Le livre du caillou

caillouLe monde est une pierre.

Au début, je n’ai rien vu. Ma voiture – une vieille Super5, offerte par mon père quelques années auparavant afin que je ne laisse à personne d’autre que moi le soin de me tuer au volant – était là où je l’avais laissée, sage et docile. Recouverte d’un peu de poussière ainsi que de quelques feuilles égarées et jaunies par le détachement.

Puis, les vitres se sont obscurcies, témoignant d’une absence d’entretien que rien ne semblait vouloir contrarier. Je la regardais se ternir. L’envie de me déplacer m’avait quitté. J’avais le sentiment de ne plus maîtriser ni l’espace ni le temps. Il me fallait me fixer, stopper le mouvement pour contenir le chaos.

Un jour, tandis que je déambulais dans la rue où elle était stationnée, je me suis aperçu que le pare-chocs avait disparu. Peu de temps après, ce fut au tour du phare gauche. Elle pouvait ainsi encore cligner de l’œil, mais craignait qu’on la percute.

Jour après jour, et un à un, chacun des équipements disparut pour laisser apparaître une carcasse en décomposition lente et inexorable. Le rouille des résidus organiques qui la recouvraient se perdait dans la propre teinte de ce monstre mécanique à l’agonie.

 

Aujourd’hui samedi, elle n’est plus là. Aucune trace de son passage n’est désormais visible. Pas plus qu’on ne peut imaginer qu’à une époque, j’ai souhaité explorer l’ailleurs, mu par ces quatre roues. Plus rien ne témoigne que ce véhicule fantôme fut un jour en capacité de produire une quelconque énergie cinétique.

 

Je suis comme cette voiture que l’on a dépecée bout après bout, rétro après portière.

J’ai d’abord oublié les mots, puis les couleurs se sont estompées.

L’air m’a alors manqué et j’ai dégringolé le long du souvenir, balayant d’un regard vide ma vie qui s’effaçait.

Le processus qui se voulait volontaire au tout début s’est emballé. Je perds une à une les raisons qui pourraient m’aider à passer la marche arrière. Je ne sais plus pourquoi j’ai enclenché cet effacement. La cause initiale de tout cela m’échappe. La fuite sans doute.

 

J’ai vécu un temps infini dans un monde fait de pierres noires et blanches, sans oxygène et sans parole.

Car le monde est une pierre.

Je le tiens serré dans mon point pour qu’il ne s’échappe.

Parfois son arête tranchante blesse les sinuosités de ma main. Alors je le cache au creux de ma poche. En espérant qu’elle soit percée et que s’évade ainsi ce souffle de granit.

 

Il est l’heure d’observer ma ligne de vie tranchée, car aujourd’hui samedi – ou serait-ce dimanche ? –, j’ai balayé jusqu’aux plus minuscules poussières de mes souvenirs.

 

C’est maintenant qu’il me faut ouvrir la main.

 

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3 réponses à “Le livre du caillou

  1. Une pièce dramatique? Voilà un genre que je ne te connaissais pas. Un début de roman? J’aime bien. Allez, fais-lui trouver des cailloux gris, le monde n’est pas que noir et blanc.

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