I believe I can fly

Ma pomme is in the air

Je suis pas un mec chanceux. C’est ainsi. Je ne m’en plains pas, je ne fais que constater. Je suis du genre à me prendre la porte automatique de chez Franprix (qui marchera très bien jusqu’à sa mort, merci pour elle) sous le regard incrédule des mères de famille qui se disent que je l’ai sans doute bien mérité (il est vrai qu’il n’existe aucune raison objective pour laquelle une porte de supermarché en voudrait à quelqu’un s’il n’avait fait quelque acte répréhensible – le dieu des vitres est un vrai fils de pute, la voilà la vérité).

La malchance m’a toujours tellement collé au cul qu’au lycée on m’appelait « le poissard », ce qui ajoutait une nuance de potentielle contagion au mal qui me frappait.

Qui d’autre peut poser son alliance en voulant changer une ampoule dans sa bagnole, ne pas remettre la main dessus et se retrouver confronté à sa femme qui, elle, l’a retrouvée dans la boîte à gants ? Qui, à part moi. Evidemment, sur l’échelle de la galère, on a connu pire. Je pourrais être, je sais pas moi, l’avocat japonais de Carlos Ghosn ou un député LREM avec une conscience écologique, mais tout de même, reconnais que ce genre de connerie finit par te forger une réputation.

« It’s my life » comme chantait l’autre beau gosse.

Alors t’imagine maintenant que voyager en avion pour un mec malchanceux et claustrophobe – je t’ai dit que j’étais claustrophobe ? J’ai découvert ça en faisant une IRM, mais je te raconterai plus tard –, c’est un peu particulier. Un truc que tu partages pas et que tu vis dans ta bulle, un peu comme la vaisselle du dimanche soir ou une coloscopie.

 

 

But who’s next to me ?

Alors voilà, tu l’as peut-être compris, je suis dans un avion avant le décollage (ce qui est toujours mieux qu’être dans un avion avant un crash, tu noteras (comme quoi, je suis pas si malchanceux)). Le problème, c’est que je suis, à la minute où je te parle, assis à ma place et que là, il y a un mec – je dis « mec », mais franchement le mot qui m’est venu, c’est Golgoth – qui demande à passer pour s’asseoir à la sienne. La place à côté de moi.

Il faut dire que je me mets toujours côté couloir, parce que je supporte pas l’idée de devoir demander à quelqu’un la permission pour aller pisser (ma vessie a sa fierté).

Donc, le Golgoth. Honnêtement, je vois même pas comment physiquement il va pouvoir passer dans la rangée pour s’installer (et comment il est rentré dans l’avion, d’ailleurs ?). Honnêtement bis, je me demande même si la compagnie aérienne aurait pas dû lui faire payer toute la rangée (et pourquoi on nous fait chier sur la taille de nos bagages en soute si un mec de 200 kilos fastoche paye le même prix que ma pomme qui doit peser 60 kilos après une raclette ?). Bref, je mets une ou deux secondes à réagir (sans doute mon inconscient est-il en train de visualiser les sorties de secours), une ou deux secondes de trop apparemment, le mec me monte à moitié dessus en m’écrasant la carcasse (5 ou 6 os brisés je dirais au bruit).

Mon cauchemar ne fait que commencer.

 

Et maintenant, il se retourne vers moi (enfin, je crois, parce que moi je suis tellement coincé que j’arrive même plus à me gratter le nombril, alors t’imagines tourner la tête). Je crois même qu’il me parle :

– Brekruvcn i knc, ro.

 

Autant dire que j’ai autant envie de taper la discut’ avec ce truc que de me faire extraire les points noirs par ma voisine du 7ème (même si je suis persuadé qu’elle ferait ça avec un entrain émouvant). Et puis, de surcroît, je ne parle pas ce dialecte étrange probablement extrait d’une galaxie inconnue même de 6-PO.

Incapable donc d’interpréter (pénétré que je suis par mon action solitaire de concentration avant le décollage et de résolution de l’énigme qui consiste à déterminer comment le 3ème passager de la rangée va pouvoir rejoindre sa place) les borborygmes émanant de son impressionnant système buccal (c’est bien simple, on pourrait cacher Xavier Dupont de Ligonès là-dedans), je ne fais rien (de loin l’activité où je suis le plus compétent). Voilà. Ça me paraît être un bon plan.

Devant mon absence de réaction, il m’interpelle plus directement – et je comprends la phrase en plus – comme si on avait regardé des vidéos de chatons ensemble (j’ouvre les guillemets parce que ça vaut le détour (quand on a la place pour le faire)) : « T’as un problème avec les gros ? ».

Je réfléchis à la question – histoire de pas dire une énormité.

Réflexion, donc. Perplexité. Exploration de mon moi profond.

Ai-je un problème avec les gros ?

Il est vrai que ma copine m’accuse de temps en temps d’être grossophobe. En effet, lorsque l’on s’amuse à mouler en terrasse d’un café et à mettre des notes de laideur aux gens qui déambulent dans la rue, il m’arrive parfois d’être un tantinet sévère avec les filles un peu rondes (tu vas voir que ça va être ma faute si les grosses sont toutes moches).

Tandis que je me plonge dans les tréfonds de mon inconscient, j’ai le sentiment vague mais tenace qu’il attend une réponse. Mon Dieu, s’il savait, ha ha, tu peux toujours attendre mon bonhomme, des gars qui attendent des trucs de moi, comment dire, « prends un ticket, gros ».

Bref. Je suis coincé (doublement). Le tutoiement passe encore – même si vu sa taille, j’étais plutôt enclin à le vouvoyer de prime abord (« et alors, vous êtes combien là-dedans ? ») – mais l’interpellation, là, c’est grave. Sur un sujet hyper tabou. Genre parler des gros (avec un gros en plus, tu visualises le topo ? Est-ce qu’on demanderait à Yann Moix de débattre de sexualité avec Jeanne Calment ? Hein ?!).

Bref bis, tout cela demande une réponse proportionnée (immense donc).

Je lui réponds donc – afin de temporiser :

– Comment ça ? Un problème avec l’obésité ?

– Au sens large, dit-il en soupirant.

 

 

Rencontre du 4ème type

Le mec me dit qu’il veut mon opinion sur l’obésité au sens large. J’ai une vague envie de lui répondre que j’en connais pas d’autre mais comme je suis poli (et que je suis inférieur en nombre), je moufte pas.

Remarque, maintenant que j’y pense, Golgoth 1er m’offre une porte de sortie (pas de l’avion, malheureusement). Il a dit « au sens large ».

Je m’engouffre dans la brèche et pars en roue libre. J’essaye de maîtriser ma voix, de me calmer (voire de redescendre sur terre), d’avoir une discussion normale en somme :

– Ça me fait penser à ce proverbe catalan. Vous savez ce qu’ils disent quand il y a une inondation ?

 

Je sens son regard sur mon oreille droite, mais je continue, imperturbable à la menace physique :

– « La première chose qui manque, c’est l’eau potable ». Amusant, non ?

– …

– C’est comme l’infobésité. On est tellement noyés d’information qu’on a plus d’information. Ma fille ne peut pas survivre cinq minutes loin de son téléphone tellement elle a besoin de son shoot d’information, mais elle n’arrive pas à retenir à quelle heure on dîne le soir. Elle ne vit pas dans le même univers que nous.

 

Oh la vache, Fabien, là, tu l’as assassiné. Le mec se relèvera pas d’une telle démonstration d’intelligence. Et en plus, j’ai attendri sa viande avec l’histoire de ma fille. Et bim dans ta tronche, le Golgoth !

Tiens, on a décollé. Eh merde. J’appelle une hôtesse.

– Que puis-je pour vous ? me demande-t-elle de sa voix de tentatrice des airs.

 

L’idée me traverse la tête de répondre « me changer de place », mais je me ressaisis :

– J’ai une condition médicale particulière. Mon médecin préconise que je boive en avion.

– Ah… très bien monsieur, que désirez-vous ?

– Ecoutez, soyons simples… Amenez-moi un whisky.

– Et votre ami souhaite-t-il quelque chose aussi ?

 

Je sursaute lorsqu’elle dit ça. Mon ami ? Serait-elle devenue folle ?

– Un whisky aussi, se permet-il de répondre sans la reprendre.

 

L’hôtesse revient, nous sert, puis repart sauver d’autres vies.

– Le coup de la condition médicale pour avoir un whisky, je connaissais pas, dit-il en avalant son verre d’un trait.

– …

– Infobésité, répète-t-il, perplexe.

– …

– La première fois que j’ai entendu le terme, je pense que BFM existait même pas.

– …

– On pouvait pas savoir à l’époque qu’il fallait pas l’inventer.

 

Hein ?

Il essaierait pas de jouer au plus malin, lui ?

– Bon et sinon, tu serais pas en train d’essayer de détourner la conversation, non ?

 

Je recommande un whisky. Il croit pas qu’il va m’avoir comme ça.

 

 

La tactique du whisky

Tandis qu’il se met à parler du fait que la société n’est pas adaptée « aux personnes de proportions différentes », je me mets à doucement somnoler en sirotant mon euh… un whisky, en hochant la tête et en parsemant mes grognements de quelques « c’est pas faux » opportuns. C’est bien simple, j’ai l’impression d’avoir une discussion avec ma femme (qui me serait montée dessus).

Au bout d’un moment, j’en oublie presque que je ne respire plus depuis une heure, qu’on a décollé, et que le mec fait trois fois ma taille (franchement, bien repassé, il doit faire dans les neuf mètres).

 

Peut-être que j’ai perdu l’habitude.

Il y a quelques années, je bossais dans le fin fond du New Jersey (une sorte de 9-3 américain, les kebabs en moins), où son tour de taille n’aurait pas dépareillé. Je me souviens d’un collègue, français comme moi, qui m’expliquait ne pouvoir emmener ses enfants au restaurant, tellement ceux-ci riaient en montrant « les gros messieurs ». Ils étaient pas habitués non plus, les pauvres. Putain, je hais presque autant les gosses que les grosses.

 

Tout à coup, perdu dans mes pensées, à moitié endormi avec tout ce whisky, j’ai l’impression que je suis en slow motion, que je plane (ce qui arrive parfois à 10 000 mètres d’altitude), et surtout, je m’aperçois que j’ai perdu la bataille de l’accoudoir.

D’habitude, je suis un champion pour ce truc, jamais je ne cède un centimètre (ça se joue dans les 5 premières minutes et j’attaque le premier). Mais là, mon coude est censé se battre contre une armée de bourrelets, et il est manifestement pas équipé. Je me suis laissé dominer sans combattre.

Mon état semi-végétatif me pousse à la réflexion.

Peut-être ne veut-on simplement pas voir les gens qui ne sont pas à la même échelle ? Comme les riches qui restent entre riches (« not in my backyard »), les minces restent avec les minces. Comme si les gros, à l’instar de ma fille sur son smartphone, vivaient dans une autre dimension. Quand on est confronté à leur existence (et à leurs proportions), on se rend compte de l’inadéquation de tout à leur personne. On se dit alors qu’ils sont un problème sans comprendre que c’est nous globalement qui en avons un avec la différence (et la taille de leur cul).

Dans ce putain d’avion, dans mon combat sanglant au coude à bourrelet, je suis inadapté. Et pourtant, si demain (ou même aujourd’hui, tiens), y a un crash d’avion, compte tenu de sa robustesse, le mec aura plus de chances de survie que moi (quoiqu’il pourrait me servir d’airbag si je me démerde bien). Finalement, n’avons-nous pas, nous les crevettes, créé les conditions de son inadaptation ?

Le problème, c’est pas qu’il soit gros, c’est que moi, je suis une crevette dans un monde de crevettes et que je refuse d’être confronté à ça.

Je me remets à l’écouter, vaguement piégé entre sommeil et yeux ouverts.

– Tu vois sur la santé, par exemple. Un mec, un jour, me dit que ça le gêne de voir des obèses parce qu’il a mal pour eux, en se disant qu’on va crever à 40 balais à cause du diabète.

– L’argument n’est pas complètement con, non ? murmuré-je, incertain.

– C’est pas le problème. Je lui ai demandé s’il avait des copains fumeur et tu sais quoi ?

– Non…

– Le mec était fumeur.

– …

– La liberté individuelle inclut celle de se détruire. C’est un autre fumeur qui m’a dit ça un jour.

 

Putain, il m’énerve à avoir raison. Non seulement il est gros, mais en plus il est intelligent. Il commence à me souler.

– Tu m’écoutes pas vraiment, hein ?

 

Et voilà qu’il m’accuse. C’est ignoble. Je ne dirais pas que j’ai saisi toutes les phrases, mais j’ai compris le sens général. Je me demande même si je suis pas légèrement d’accord. Il m’interpelle de nouveau :

– Tu sais, qu’en fait, j’ai demandé à être à côté de toi ?

– Pardon ?

– Quand je monte dans un avion, je regarde toujours qui est le plus gringalet et je demande à une hôtesse si je peux être assis à côté « de mon ami ».

– …

 

C’est pas possible. Je suis tout à coup totalement réveillé.

Le hasard. La chance. Tout ça serait dans ma tête ?

Ma malchance ne serait que celle d’être le plus maigrichon…

Ah punaise.

On regarde les gros comme on se délecte des gens piégés dans les émissions de caméras cachées. C’te bande de nazes. Les gros nous rassurent dans notre normalité comme l’abruti supposé qui dit n’importe quoi – ne se sachant pas filmé – nous rassure sur notre supériorité intellectuelle. Mais à quoi bon être normal dans un monde qui l’est de moins en moins ?

Dans cet avion, à 10 kms du sol, moi l’ex-malchanceux à tendance grossophobe, je m’aperçois qu’il s’est servi de ma prétendue normalité pour m’écraser avec ses bourrelets. Ma vision du monde a fait le reste.

C’est fou comme tout devient plus clair après quatre ou sept whiskys et un tiers de sieste.

 

On m’avait déjà fait le coup de la normalité. C’était il y a quelques années, je devais passer une IRM pour un faux problème (quand je vous dis que le monde m’en veut). J’avais dû remplir un questionnaire qui m’avait plus fait flipper que la perspective d’un cancer. Une question était « êtes-vous claustrophobe ? ». Je voyais pas trop le rapport avec mon oreille jusqu’à ce que je vois l’appareil dans lequel ces tortionnaires voulaient me faire rentrer.

Je me souviens avoir gueulé au personnel soignant : « Putain, à quoi ça sert de signer les conventions de Genève si c’est pour autoriser qu’on fasse subir ça à un citoyen innocent ? ».

Je leur avais pourri la gueule pendant vingt minutes, ils m’avaient même filé un calmant, pensant que ça suffirait. Je pouvais voir la haine dans leurs yeux à se demander comment gérer un cas social comme moi.

Le plus vieux médecin, qui devait approcher les 150 ans, avait réussi à me convaincre d’entrer dans son instrument de torture en me disant « allez, faites pas l’enfant, dites-vous qu’il n’y a qu’une taille d’IRM et que les obèses y passent aussi ».

Cet argument massue m’avait convaincu et j’étais entré à reculons dans leur machin (c’est une image, hein, on est allongés).

Evidemment, le truc était resté coincé après l’examen quand ils avaient dû me sortir de leur engin de torture.

Jusqu’à aujourd’hui, j’ai toujours pensé que le truc s’était grippé parce qu’un hasard malheureux avait fait griller un fil. Maintenant, je sais.

 

Bande de bâtards.

 

2 réponses à “I believe I can fly

  1. Bonjour Jean-Fabien (incroyable ce prénom, tu parles encore à tes parents ? Je me permets, comme le gros, ce tutoiement sachant que je fais également partie de cette immense famille des auteurs sans succès).

    En principe, je ne prends jamais le temps de lire les mails longs comme une liste de courses de famille nombreuse, sans doute pris comme tout le monde par cette peur ridicule de manquer quelque chose qui se passe forcément ailleurs. Mais là, j’avoue que tu m’as piégé (j’avais tapé « séduit », mais j’ai craint que tu ne subodores une connotation sexuelle, sachant que je ne mange pas de ce pain-là Môssieur). Je partage ton style ironique, désabusé et percutant, y compris dans mes romans, et donc, comme chacun cherche en l’autre son moi avant toute chose (oui, c’est de moi, tu peux prendre des notes. Par contre, j’ai horreur du whisky), j’ai pris un plaisir jubilatoire à lire tes péripéties aériennes. On en redemande !

    Le monde littéraire est sans pitié. Avec une telle plume, quand je vois les kilomètres d’inepties soporifiques pondues tous les jours par des minettes adeptes du feel good, de la romance, de la dyschronie etc. (j’en passe et des meilleurs), je ne comprends pas pourquoi les foules énamourées ne se jettent pas sur ta prose toutes affaires cessantes. À moins que… un doute terrible me saisit, ne serais-tu pas tout simplement… démodé ?

    Courage, un jour peut-être… Croisons les doigts.

    Pierre-Marie

    P.S. : Au passage, faudra que tu indiques cette compagnie aérienne où l’on te sert encore des whiskys au lieu de te demander de faire le ménage avant de partir.

    http://www.lignesdevies.com

    • Salut Pierre-Marie. Jean-Fabien est un pseudo en fait (plutôt bien trouvé, il est à la fois presque crédible et ridicule). Merci pour les compliments sur ma prose, pour être honnête cet article est totalement fictionnel, je l’avais écrit pour un supplément de Teknichart sur l’obésité (une commande). Ils avaient accepté l’article mais le supplément n’était jamais sorti, donc je me suis permis de le publier ici. A noter que j’ai quand même quelques contrats d’éditions qui traînent à droite à gauche, ma prochaine parution est un roman chez l’âge d’homme début avril qui s’intitule « La solitude d’une goutte de pluie ». J’avais aussi un roman chez Albin Michel qui devait sortir fin 2020 mais ils ont supprimé la collection (en me laissant mon avance et en me rendant mes droits, merci les gars). Bref, finalement, je suis peut-être démodé ! En tout cas, merci, je vais aller de ce pas faire un tour dans ton univers…

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