Le mythe de l’écrivain

écrivain

Alors déjà, que les choses soient claires entre nous, je préfère préciser que je me rêve plus écrivain que je ne le suis réellement. Mon insignifiance dans le champ littéraire contemporain est telle qu’il n’est pas absurde de comparer mon impact sur cette sphère mythique constituée de talentueuses personnes enrobées de longues écharpes blanches (*) à celui du champ gravitationnel d’un grain de sable sur la Lune. Autant dire pas lourd. Cet article ne traite donc pas de ma pomme, mais bien de la représentation que les gens ont des auteurs en général et qu’il m’arrive de côtoyer à la faveur de la marée (rapport au grain de sable, tout ça).

 

 

Do you remember ?

La première fois que j’ai été confronté à ce que véhicule le personnage de l’écrivain dans l’inconscient – voire l’imaginaire – collectif, c’était lors d’une soirée il y a de cela quelques années.

Je l’ai évoqué dans « Le journal d’un écrivain sans succès » :

 

J’étais de sortie, comme d’hab’, tranquille (je me prenais à peu près une veste par minute, rien de méchant). Et là, la révélation, l’inspiration fulgurante, le saut quantique, l’Eureka. Je me suis dit : « Mais enfin, tu veux être écrivain,  commence par te comporter comme un écrivain ».

Comme ça. Il paraît que pour être écrivain, il faut être inspiré. Compte tenu de l’éclair de génie (que dis-je de lucidité) qui venait de me traverser la tête (de gauche à droite, faut dire qu’il y a de la place), inutile de dire qu’il s’agissait de la preuve la plus flagrante depuis au moins plusieurs heures que je suis un auteur qui s’ignore.

Inutile de dire non plus que ma vie a changé à cet instant. Comme une sorte de pub pour le rasage avant / après mais sans l’odeur de lavande.

A partir du moment où je me suis comporté en Ecrivain, j’ai eu un succès fou (euh, pas comme écrivain, je n’ai pas encore de livre en tête de gondole de toutes les librairies de Paris). Je passais de l’ombre à la lumière, mon côté introverti en devenait mystérieux, mon air ahuri semblait inspiration. J’étais un nouveau JF (sans barbe). Ah, perception quand tu nous tiens (par la barbichette).

Dès qu’une fille me parlait, invariablement elle en arrivait à me demander quel était mon métier (sous-entendu « combien tu gagnes ? ») et là *Pan* : « je suis écrivain ». Ça sortait tout seul comme un étron après deux semaines de régime indonésien.

Pour décrire l’effet obtenu (de dire « je suis écrivain », pas celui de l’étron), je mettrais ça à peu près à égalité avec « Je suis trader à la city » (avant la crise) ou au pire « J’ai hérité des millions de mon oncle qui vient de passer sous un bus avant-hier », sans l’aspect tragique de la mort d’un proche (même si c’est pas mal de provoquer un peu de compassion dans une tentative d’approche).

Evidemment, ça commence à se gâter quand arrive le moment de payer un verre ».

 

C’est là qu’on se rend compte que j’ai romancé ce souvenir, car si certain(e)s pensent que l’écrivain vit dans un château isolé au milieu d’une forêt – afin de ne pas être dérangé par les sirènes des ambulances –, la plupart des gens que l’on croise sont totalement au fait de la réalité économique de ce métier de crève-la-dalle. Ainsi, la technique de drague qui consiste à se faire passer pour un écrivain – ce que l’on n’est assurément pas – ne fonctionne pas des masses (en tout cas, pas avec moi).

Si vous aussi, vous souhaitez vous remettre à niveau sur la réalité économique de l’écriture et développer une conscience aigüe de la raison pour laquelle, en général, on n’espère pas en vivre, suivez ce lien : écrivain, travailleur pauvre.

 

 

La représentation de l’écrivain dans l’art

Pourtant, la représentation culturelle de l’écrivain – thème récurrent dans les fictions – est tout autre. Un certain nombre de clichés sont véhiculés dans les films, séries, livres (bigre, ils devraient pourtant être au courant…).

Je pense notamment à ce film : « Un homme idéal », thriller de Yann Gozlan avec Pierre Niney. On y voit le quotidien d’un parfait wannabe, déménageur le jour et qui se rêve écrivain la nuit. Un jour, il tombe sur le journal d’un homme mort qui le bouleverse. Il décide de l’envoyer sous son propre nom à un éditeur et là… miracle !

Je crois que c’est le film qui véhicule le plus de fantasmes sur le métier d’écrivain que j’ai pu voir. Il me serait impossible de tous les détailler, mais il m’en revient deux ou trois en tête.

Ainsi, par exemple, au début du film, on voit le « héros » harceler les éditeurs au téléphone pour avoir une réponse sur son manuscrit et finalement réussir à parler à une directrice éditoriale. Je déconne pas : le mec arrive à avoir la directrice éditoriale au bout du fil. On n’est ici plus vraiment dans le fantasme, mais dans la science-fiction ! (à noter qu’on se rapproche un peu de la réalité quand elle l’envoie chier comme une grosse bouse…)

Ensuite, on voit ce jeune écrivain – devenu célèbre et que tout le monde s’arrache – aller de cocktail en cocktail et recevoir des avances faramineuses de son éditeur sans même qu’il ait présenté la moindre ligne du deuxième ouvrage. Lorsque l’on voit les à valoir moyens qui sont pratiqués dans l’édition et la façon dont les nouveaux auteurs sont traités (sans parler des ventes moyennes de romans en France, à part pour les grosses pointures comme Lévy ou Musso), on ne peut que sourire devant cette représentation du métier d’écrivain, plus proche d’une pub pour Ferrero Rocher que des soirées germanopratines.

Enfin, et c’est ça le plus drôle, lorsque finalement le héros est inspiré, alors qu’il n’a jamais rien écrit de potable, il se met à pondre un livre génial en quelques semaines. C’est beau : dans les films, il suffit d’être inspiré pour écrire un bon livre (et ça prend pas beaucoup de temps en plus, une fois que le mec a écrit le mot « fin », le livre est fini, c’est magique et bon à publier de suite).

 

Une autre série qui met en scène un écrivain est la formidable série « The Affair » – que je vous conseille vraiment. Je vais pas vous pitcher le truc en détail (j’ai autre chose à faire, merci bien), mais en gros, il s’agit de la chronique d’une liaison, narrée de deux points de vue différents, et qui finit par un drame (je ne peux en révéler plus sous peine de spoiler et comme la série vaut le détour, ce serait dommage). Le « héros », Noah Solloway joué par l’excellent Dominic West qu’on avait déjà pu apprécier dans « The wire » (brillante série sur le trafic de drogue à Baltimore), est un écrivain qui devient célèbre pour son deuxième roman et dont le beau-père est un célèbre romancier, qui a fait fortune grâce à l’écriture (c’est un peu le Musso du polar outre Atlantique).

Ce qui fait sourire dans cette fiction est la façon dont l’écrivain est traité dès lors que le succès arrive, et qui n’est pas forcément totalement fausse (aux USA, il y a beaucoup plus d’argent dans le milieu de l’édition qu’en France) mais qui donne une vision assez biaisée de la réalité de la majorité des écrivains. On le voit notamment faire la tournée des librairies aux 4 coins du pays avec une éditrice (photo ci-dessous) qui l’accompagne et quand tu vois le machin, tu te dis tout de suite « : « ouahou, moi aussi j’aimerais bien être écrivain » (ou au moins me taper l’éditrice).
brooke

On voit après l’écrivain Noah Solloway, très à l’aise devant un parterre d’étudiantes en pamoison, faire des lectures de son ouvrage et soliloquer de manière définitive sur des sujets aussi variés que l’amour ou la guerre en Afghanistan.

Mais surtout, comme dans « Un homme idéal », on le voit écrire un roman comme une fusée dès lors que l’inspiration « le frappe ». On voit aussi son éditeur est très compréhensif avec lui, prendre le temps de lire les pages d’un inconnu (le même Noah, à un moment où il n’est encore rien), bref on voit des gens passionnés par leur travail et pas si stressés que ça de faire des chèques d’à-valoir à sept chiffres.

Or, d’après le ministère de la Culture dans son rapport 2016 sur la situation économique et sociale des auteurs, le montant médian d’un à-valoir (quand il y en a un) pour un écrivain est de 2000 euros. On est loin du million.

 

 

En vrai

En réalité, l’écrivain est déjà loin d’être une espèce en voie d’extinction. Selon l’Insee, le nombre d’écrivains a bondi de plus de 60% depuis les vingt dernières années. Plus de 55 000 auteurs sont aujourd’hui assujettis à l’Agessa… dont seulement 2000 ont déclaré un revenu mensuel supérieur à 700 euros !

En effet, à part les quelques centaines d’écrivains français – et encore – qui vivent de leur plume, la majorité des « écrivains » sont des galériens qui cumulent piges, cours, et autres travaux plus ou moins avouables – et plus ou moins éloignés de leur cœur de métier – afin de subvenir à leurs besoins et à ceux de leurs nombreux chats (car tout le monde sait que les écrivains adorent les chats).

Toujours d’après le rapport du ministère de la Culture, le revenu médian d’un auteur déclarant des revenus aujourd’hui est de 1294 euros de droits d’auteur bruts par mois. L’Insee indique pour sa part que le revenu brut médian français (pour tous les français) est aux alentours de 2000 euros…

De plus, les écrivains que je croise dans les salons et les librairies n’ont pas d’écharpe blanche (ou alors quand ils ont un rhume), ne sont pas plus mal rasés que la moyenne des français (même si je n’ai pas pu vérifier pour les femmes), et ne sont pas non plus beaucoup plus alcooliques que moi (faudrait y aller quand même).

Bref, ce sont des gens normaux, avec sans doute une sensibilité artistique supérieure à la moyenne, qui sont simplement atteint de la pathologie chronique de vouloir raconter des histoires (une sorte d’évolution artistique de la mythomanie, donc).

 

Concernant leur travail, l’écrivain travaille beaucoup (comme tout travailleur) et le fait souvent par passion – en tout cas, sans doute plus qu’un ouvrier à la chaîne. Je connais peu d’écrivains qui sont pris d’une folie créatrice et ponde un roman de 600 pages en 2 mois. Dans tous les cas, le premier jet n’est que le début de la galère et le travail d’artisan ne fait que commencer. En effet, la plupart des écrivains « sérieux » – je ne vais pas retomber dans le débat sur l’autoédition et l’édition à compte d’auteur, mais le travail demandé dans une grosse maison d’édition est en général beaucoup plus conséquent que le travail qu’un auteur isolé s’inflige sur un ouvrage – passent des semaines, voire des mois, à reprendre leur ouvrage, et l’idée que l’on puisse écrire un livre sous la dictée d’une inspiration subite me paraît assez saugrenue. En effet, la base du travail de l’écrivain, c’est l’affinage, l’artisanat. L’écrivain modèle, cisèle les mots, retaille l’histoire, densifie un personnage, ajoute une description, une digression, bref, en parlant d’ouvrage : vingt fois sur le métier, etc.

 

Quant à la partie « sociale » du métier d’écrivain, et contrairement à ce que l’on voit dans les films, l’écrivain n’est pas plus sociable qu’un autre, même peut-être moins car son métier est fait de solitude, contrairement à un acteur ou à un sportif. Un écrivain ne sera jamais un « people » (ou alors, il aura pris beaucoup de drogue avant).

 

La question que l’on peut se poser en conclusion est de savoir pourquoi cette image biaisée est véhiculée dans la culture. De quelle aura spécifique l’écrivain serait-il auréolé qui nécessite de l’affubler d’attributs qui lui sont en fait étrangers ?

Est-il vital de faire croire que l’auteur est quelqu’un au-dessus de la mêlée qui va de cocktail en cocktail alors que son métier est plus souvent fait de galère, comme tout le monde.

Et puis finalement, qu’est-ce qu’être écrivain ? Sachant que l’on se définit souvent par son métier et qu’il est finalement quasiment impossible d’en vivre, qu’est-ce qui décrète qu’un tel est écrivain ? Sont-ce les autres – le public, l’éditeur, le journaliste – qui font l’écrivain ?

 

 

Tout le monde ou personne

On peut se demander aujourd’hui si, du fait de l’explosion de l’activité éditoriale – au sens large – de ces 25 dernières années, tout le monde n’est pas devenu un peu écrivain, et, donc, plus personne. En effet, le marché du livre produit aujourd’hui deux fois plus de livres qu’en 1990, mais avec des tirages deux fois moins élevés.

Avec l’accessibilité de plus en plus grande de l’autoédition, le boom des maisons d’éditions participatives comme Edilivre et les possibilités offertes par les nouvelles plateformes (CreateSpace, etc.), tout le monde aujourd’hui peut « sortir » un livre – qu’il soit abouti, ou même juste lisible ou pas. « Il y a de plus en plus de gens qui écrivent, qui se projettent dans le fait d’être publiés. C’est devenu une annexe du développement personnel, tous milieux socio-culturels confondus », selon Jean-Hubert Gailliot et Sylvie Martigny (Tristram).

Même si le marché est incapable d’absorber toute cette production, le fait est que de plus en plus de français peuvent mettre sur leur étagère des livres qu’ils ont eux-mêmes écrits, jusqu’à arriver au paradoxe final qui verra plus d’écrivains que de lecteurs.

 

Nous aurons alors résolu la question initiale : s’il y a un mythe de l’écrivain, c’est peut-être parce qu’il n’existe pas vraiment.

———-

(*) attention : cliché

 

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6 réponses à “Le mythe de l’écrivain

  1. Pingback: Le monde de l’édition | Jean-Fabien, auteur sans succès·

  2. Je n’aime pas le mot « écri-vain » et encore moins « écri-vaine » mais plutôt (h)auteur, car il nous faut prendre de la hauteur pour y voir clair. Le mythe de l’écrivain ? ça dépend… si l’on sait raison garder.

      • Encore une fois… Ça dépend ! « Raison garder » ne sont pas des grands mots. Là où je vous rejoins, c’est qu’on n’admire plus l’auteur comme il y a quelques décennies… puisque tout le monde écrit… L’ego surdimensionné !

  3. Une vraie galère, un sacerdoce! L’artisanat de l’écriture m’évoque Philippe Djian, obsédé par le style, qui compare son travail à celui du menuisier rabotant ses planches ou un truc du genre. La rémunération de l’écrivain est un vrai scandale.

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