Le syndrome du vote contraire

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« C’est une grande victoire pour toutes les minorités oranges du monde » – Casimir

 

Un héritier milliardaire qui n’a pas fait grand-chose d’autre de son existence que de dilapider l’héritage familial en profitant du système  (pour ne pas payer d’impôts notamment) – évolution ultime et un poil effrayante du système capitaliste –, élu par des millions de déclassés, mis à l’écart par le « système » qu’ils abhorrent à juste titre, le paradoxe est croquignolet.

Ainsi donc, il aura suffi à un bouffon coiffé façon sushi de raconter n’importe quoi et surtout son contraire pour devenir roi en convaincant le peuple que lui seul pouvait renverser la table.

Bienvenue dans un monde où la forme prend le pas sur le fond, où l’outrance crédibilise, et où la légitimité se gagne à la force de la colère exprimée.

Si je crie, c’est bien que ce que je dis est important. Non ?

 

Qui a voté pour lui ?

Quand on voit tous les gens que Trump a attaqués, vilipendés, insultés, il est étonnant qu’il se trouve encore des électeurs pour voter pour lui. Peut-être ont-ils cru à une blague (Donald croyait-il lui-même à ses chances et à ce qu’il racontait ?) ?

En tout cas, il a fait un score global moins important qu’Hillary (joie du système de vote américain), et aussi moins bien que Mitt Romney il y a 4 ans. Ce n’était pas suffisant pour le faire perdre, puisque là où il a perdu quelques centaines de milliers de votants, Hillary Clinton en a perdu, elle, plus de 6 millions par rapport à Obama…

Plus qu’une victoire de Donald Sushi Trump, c’est un désaveu d’Hillary et de ce qu’elle représente, à savoir la classe dominante ou encore la gauche dite « de progrès » (je mets entre guillemets parce que compte tenu de son discours global sur l’économie, on a quand même du mal à distinguer le progrès dans tout ce bloubiboulga libéral).

En réalité, et même si on s’en fout un peu, ce sont bien les swing states qui ont créé la surprise en basculant dans le camp républicain.

Ce qui est étonnant, c’est qu’il est assez facile de démontrer, photos d’archives à l’appui, que Donald et Hillary sont issus du même milieu, évoluent dans les mêmes sphères, on a donc du mal à voir en quoi ils sont vraiment différents sur le fond.

Encore plus étonnant est que, dans ces fameux états clé, la majorité des gens sont les victimes directes de la crise. En votant pour le candidat le plus capitaliste, ils votent donc, de facto, de façon contraire à leurs intérêts propres (qui serait plutôt d’étendre la couverture de l’Obama Care, de favoriser une plus juste répartition par l’impôt, etc.).

 

 

Le changement, c’est maintenant

C’est que l’électeur en a marre. Il ne croit plus en la politique et donc, il préfère voter pour un guignol plutôt que pour quelqu’un dont il sent instinctivement qu’il ne respectera à peu près rien de ses promesses – qui sont, de plus, assez mollement de gauches (et encore, ce n’est qu’une concession faite auprès des électeurs de Bernie Sanders). Au moins, on ne pourra pas reprocher à Donald de ne pas faire n’importe quoi (c’est-à-dire ce qu’il avait préalablement annoncé). Pas con le raisonnement.

Ainsi, 53% des femmes blanches américaines ont voté pour Donald. Le même qui a dit qu’il « fallait les prendre par la chatte » et que « l’argent lui permettait de baiser qui il voulait ». Charmant, isn’t it ?

Si je résume : soit elles voulaient toutes se faire violer – ce qui n’est pas très crédible, vu l’âge du bouffon en question –, soit c’était plus un vote de « rejet » qu’un vote d’adhésion.

Tout ceci me rappelle une anecdote que j’ai vécue il y a quelques années sous l’ère Sarkozy (autre grand bouffon du monde occidental). Ma Freebox dysfonctionnait et j’avais demandé à ce qu’un réparateur passe regarder ce qui clochait. Tout en trifouillant les fils de ma prise, le mec s’était mis à déblatérer sur l’économie et le reste (j’avais la discussion de comptoir sans le comptoir, c’était plutôt pratique). Il s’était alors mis à dire la chose suivante : « c’est quand même fou cette histoire d’imposition à 75%. Si on gagne un million d’euros, c’est pas pour s’en faire prendre les ¾ ». Mise à part l’ignorance du réparateur sur le fonctionnement des tranches d’imposition, j’avais trouvé tout à fait fascinant qu’un travailleur probablement smicard s’offusque qu’on impose à 75% des revenus au-delà du million – ce qui, objectivement, n’avait qu’un pourcentage de chances assez limité de le concerner un jour. Ce sympathique réparateur était prêt à voter pour quelqu’un qui allait permettre à des riches de devenir plus riches, tout en restant dans sa merde. J’avoue que cet amour des riches m’avait laissé pantois.

C’était le symptôme d’une victoire du rêve américain adapté à la société française : si tu veux, tu peux. Exit le déterminisme social, exit les discriminations dont les pauvres sont l’objet (avec une double ration pour les populations de banlieue), exit la réalité socio-économique de la France. La droitisation des esprits était bien en marche et elle marchait particulièrement bien sur les gens qui avaient le plus à perdre.

 

 

La haine de soi

Aujourd’hui, on constate chez les français, et même chez les personnes à faible revenu, un rejet grandissant de l’aide que l’on apporte aux plus pauvres encore (SDF, réfugiés, etc.). De plus en plus de français s’offusquent de l’argent que l’on distribue à quelques malheureux mais continuent à vénérer plus ou moins ouvertement – ou au moins à ne pas être choqués – des gens qui pillent l’économie du pays en pratiquant l’évasion fiscale à grande échelle (largement de quoi donner un salaire universel décent à toute la population).

On constate aussi dans la plupart des pays occidentaux – sans être un expert en sociologie – une incapacité grandissante des classes populaires à s’imaginer en tant que corps social, voire en tant que « classe » tout simplement, le seul point commun de ces gens vivant ou craignant de vivre sous le seuil de pauvreté étant la volonté de s’extraire – seul – de toute cette merde, quitte à prendre la place de quelqu’un de moins « méritant ».

Donald Trump est probablement le symptôme de cette société malade de l’argent, prête à rejeter intégralement la faute – sans doute à raison – sur la ploutocratie en place et voyant en ce bouffon, pourtant rejeton typique de ce système qui les exclut, l’incarnation de la volonté nécessaire pour s’en sortir. Le raisonnement est simple : si lui y est arrivé, c’est possible pour moi aussi et il va m’aider à le faire.

Retournement classique de la méritocratie façon UMP : les élites vantent la méritocratie mais font tout pour conserver des privilèges de classe et donc exclure les classes défavorisées encore un peu plus en brisant tous les barreaux situés le plus en bas de l’échelle sociale. Dit plus familièrement et du point de vue des classes dominées, cela s’appelle se tirer une balle dans le pied.

C’est ainsi une deuxième grande victoire de la droitisation des esprits : les exclus imaginent qu’ils peuvent s’en sortir en vénérant et en appliquant les codes – dont l’individualisme forcené – qui les poussent dans la misère. La boucle est bouclée et le cercle parfaitement vicieux.

 

 

Le sondage, l’ami des puissants

Comme désormais pour quasiment toute élection / référendum / etc., les sondeurs se sont lourdement foutu le doigt – voire le bras entier – dans l’œil (on le voit encore aujourd’hui avec la victoire au 1er tour de la primaire de droite de Mr Nobody). Encore aujourd’hui, si vous tapez « Trump sondage » dans Google, les vingt premiers articles qui sortent sont des articles qui expliquent, chiffres à l’appui, que Trump n’a aucune chance de gagner. Hier, je retombai, de même, sur un article de Telerama où un politologue, spécialiste des USA, était interviewé. Ce qu’il disait sur la misère de dizaines de millions d’américains était absolument fascinant. Cependant, même lui, répondait à une question sur Trump en disant « Tout le monde sait qu’il ne sera pas élu, mais (…) ». Pour l’intégralité des « experts », l’élection de Donald était tout simplement inenvisageable.

Le fait de se tromper à ce point a un effet induit qui est que cela alimente un rejet encore plus grand de la part de ceux « qui veulent renverser la table » et voient dans les résultats des sondages le choix de « la classe dominante » qui a la main mise sur les médias, et donc ces sondages (ce qui n’est pas complètement faux, mais là n’est pas le sujet). Ainsi donc, nous voyons un deuxième effet du vote contraire dans la volonté de plus en plus présente chez certaines personnes de voter « contre » le choix qui semble satisfaire les « élites », choix apparemment adoubé par le peuple dans le cadre de ces innombrables sondages qui inondent les médias les semaines précédant les votes. Plus un candidat va être « haut » dans les sondages et plus une quantité grandissante de la population va voter contre ce candidat. Après avoir été auto-réalisateur – en désignant le candidat probablement vainqueur –, le sondage désigne désormais une cible et devient anti-réalisateur.

Certaines personnes ne savent plus pourquoi ou pour qui ils votent, mais en tout cas, ils ne votent pas pour « ça ».

A la question « doit-on interdire ces sondages qui, à l’instar de l’observation du phénomène quantique qui modifie le phénomène lui-même, modifient le résultat du vote même ? », la réponse est donc assurément « oui ».

 

 

On fait quoi, maintenant ?

Le pire dans tout cela est qu’il est assez difficile d’en vouloir au peuple américain de voter ainsi, car l’offre qui était en face ne faisait guère rêver non plus. De même, on aurait tort de réfuter le ras-le-bol d’une partie grandissante de la population, exclue des soi-disant bienfaits de la mondialisation. Elire un guignol ne va certes pas les aider, mais cela aura le mérite de faire bouger les lignes, et même si la transition sera dure, on voit mal comment on ne pourra pas devoir traverser une période de grand désordre avant de rebâtir une société plus juste.

Doit-on rappeler les liens du clan Clinton avec Wall Street (et notamment l’abrogation du fameux Glass-Steagall Act), l’impérialisme débridé d’Hillary, etc. ?

Tout ce qui a été fait ou défendu par le clan Clinton a permis ou au moins accéléré la paupérisation de millions d’américains. Il était difficile de croire qu’ils n’allaient pas s’en souvenir au moment du vote.

 

Après la gueule de bois, il est peut-être temps de se demander ce qui va vraiment changer. On peut évidemment voir le côté positif de la chose. Ainsi, par exemple, nous n’aurons plus le président le plus ridicule du monde occidental. On peut aussi s’inquiéter des différentes déclarations de l’agent orange, sur le dérèglement climatique par exemple ou sur la possibilité d’utiliser l’arsenal nucléaire contre l’Europe.

 

 

 

Cette élection montre en tout cas que le vote dans les pays occidentaux devient de plus en plus souvent un non-choix. Et lorsque l’on propose un non-choix, il est assez fréquent que les gens n’en fassent qu’à leur tête, quitte à voter contre leurs propres intérêts.

Ils veulent du « changement », peu importe lequel, quitte à élire le plus grand abruti que le monde occidental ait engendré, sorte de grenade dégoupillée qui s’exprime par coups de tweets absurdes et qui pense que le réchauffement climatique est une invention des Chinois. Question changement, il y a fort à parier qu’avec Donald Sushi Trump, il vont être servis. Ne reste plus qu’à déterminer la vitesse à laquelle nous allons nous prendre ce mur qui occupe désormais tout notre champ visuel.

Une autre option, encore possible, serait que le « peuple » aille au bout de sa logique et vote pour un candidat improbable mais qui, au moins, annonce qu’il va défendre leurs intérêts et ce, dans le respect de la personne humaine (sans prendre personne « par la chatte », donc).

Il en existe encore, que les sondages excluent de la grande fête médiatique. Il est encore temps de les réhabiliter.

Bon, euh…, pas Fillon quand même, hein ? Parce que la suppression d’un ½ million d’emplois dans la fonction publique, la retraite à 65 ans, la fin des 35 heures, une augmentation de 2 points de la TVA, une réduction de l’impôt sur les sociétés et un allègement de leurs charges de plus de 40 milliards (merde, Hollande, vient pas déjà de le faire sans aucun résultat ?!), une réécriture de la loi Taubira (font quand même chier ces homosexuels à vouloir les mêmes droits que tout le monde), l’aveuglement écologique (pas une ligne sur l’écologie dans son programme… il vit sur quelle planète ?), etc., etc., je suis pas sûr que ce soit la potion magique dont la France a envie ou même besoin…

Quand je vous disais que les électeurs étaient perdus…

 

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9 réponses à “Le syndrome du vote contraire

  1. Pingback: Mes derniers coups de gueule | Jean-Fabien, auteur sans succès·

  2. Hier encore, je me disais que tu n’avais rien posté depuis un bail. Ce matin, pressée, je vois ton article et le lis, plutôt en croix, mais avec plaisir. Et cet après-midi, dans ma voiture, j’écoutais mon émission préférée sur la radio suisse romande. La voix posée et agréable d’un homme parlait de son dernier livre. Tiens, me dis-je, je le lirais bien celui-là. Et paf, c’était toi! Je suis passée acheter « la vitre » immédiatement. Bravo, bon choix d’éditeur, je me réjouis de te lire et bienvenue en Suisse!

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