Blablaston – mon expérience utilisateur

tagueule

Je le sais pourtant. Je ne suis pas un lapin de 3 semaines (ni de 4) : le principe de base d’une communauté, c’est l’interaction, le soutien, et donc la façon dont chacun perçoit l’autre. Quand je me suis inscrit sur BlablaCar et que j’ai naïvement coché l’option « acceptation automatique des passagers », je savais que je me soustrayais au contrôle de la collectivité, à sa bénédiction devrais-je dire plutôt. Je savais que je me privais du blanc-seing tacite du système adoubé par le vote positif de ses adhérents. Mais voilà, je me suis dit « quitte à favoriser l’économie du partage, allons jusqu’au bout et cochon qui s’en dédit ».

Quelle belle idée à la con. Des fois, je me fais peur.

 

Mais revenons un peu en arrière. Il faut reconnaître que le concept du covoiturage est magnifique. Au lieu de faire le trajet comme un naze tout seul dans ta grosse bagnole recouverte de fientes de pigeon avec France info pour seul ami, tu offres pour quelques euros des sièges à des gens qui préfèrent papoter et ne pas payer 50 euros pour effectuer un Paris-Lille (ou l’inverse). Franchement, on fait pas plus bête comme concept et ça     te donne l’impression en bonus de bien soigner ton karma : tu protèges l’environnement (ce qui n’est d’ailleurs pas vrai, mais ton karma n’est pas très rationnel – car, finalement, tu ne fais que transférer des gens d’un moyen de transport à un autre), tu donnes la possibilité à des gens n’ayant pas beaucoup d’argent de voyager, et tu peux te payer un café avec l’argent des covoitureurs. Bref, y’a pas d’embrouille (si ce n’est que tu devrais limiter ton apport de caféine, ça fait déjà trois fois qu’on te le dit). Il se trouve qu’en plus le système est vraiment bien branlé : les gens payent avant sur une interface plutôt bien fichue (moyennant une commission salée tout de même, Blabla n’étant pas une organisation philanthropique…) et la mise en relation est automatique. Tout semble pour le mieux (dans le meilleur des mondes possibles et tout le tralala).

 

Oui, mais voilà, toi tu as décidé de pousser le concept à l’extrême :

  • Tu mets le prix le plus bas (tu te dis que tu n’as pas besoin d’argent)
  • Tu mets des options pour faire plaisir aux gens (pas plus de deux personnes à l’arrière, animaux acceptés, etc.)
  • Tu coches l’option « acceptation automatiques »
  • Tu… attends… Qu’est-ce que tu as dit, juste avant ?

 

Tu coches l’option « acceptation automatique » (même que je l’ai dit dès le début de l’article, si tu suivais). Cela veut dire que n’importe qui peut réserver : que le mec ait 1/5 comme note moyenne, qu’il vienne à peine de s’inscrire, qu’il ait prêté son compte à une tierce personne, qu’il a sa carte du parti LR, qu’il soit fiché « S », etc. N’importe qui. Et ça tombe bien, car c’est exactement ce qui m’est arrivé pas plus tard qu’il y a dix jours.

 

 

L’intuition, ce machin bizarre qui te gratte derrière l’oreille droite.

On dit souvent que les hommes n’ont pas d’intuition. Je pense que c’est une grosse connerie : ils en ont une, c’est juste qu’ils ne l’écoutent pas.

Lorsque j’ai vu mon premier passager sortir du bar devant lequel on avait rendez-vous avec un gros joint à la main et qu’il m’a proposé de prendre une taff, j’aurais dû écouter ce petit message lancinant qui me tournait dans la tête (« ne le prends pas dans ta voiture, ne le prends pas dans ta voiture »). Mais non, j’ai foncé tête baissée, gros malin que je suis.

Lorsque le deuxième est arrivé et que j’ai vu l’interaction entre les deux passagers – déjà manifestement problématique alors qu’ils ne se connaissaient que depuis deux secondes et demie –, j’ai su que j’avais déjà été trop loin.

Comment aurais-je pu m’échapper ?

C’est bizarre mais avec le recul, je trouve plein d’options :

  • Mimer une crise cardiaque
  • Leur dire « oh, regardez un Pokemon rare » et partir en courant
  • Leur faire peur
  • Ne pas retrouver ma voiture garée à dix mètres
  • etc.

 

Mais sur le moment, rien n’est venu d’autre qu’un vague sentiment que les prochaines heures allaient être cauchemardesques. Putain d’intuition (que j’écoute jamais).

 

 

Le cauchemar : ce truc qui commence doucement

Le second mec avant de monter dans ma caisse m’explique qu’il n’est pas inscrit sur Blablacar et qu’il a donc « emprunté » le compte d’une fille qu’il a rencontré dans la rue (j’avoue que j’avais jamais pensé à cette technique de drague, le mec est costaud). Nous montons donc dans la voiture et une danse étrange se déroule pour déterminer qui va se mettre à la place du passager avant (apparemment, la seule certitude est que je vais conduire). Je les laisse se débrouiller et m’installe. Finalement, #1 (fumeur de shit) a perdu le pari et s’assoit à côté de moi, tandis que #2 prend ses aises à l’arrière. Il s’assoit d’ailleurs sur deux sièges (apparemment, un seul ne lui suffit pas) et commence à faire biper ma voiture qui n’apprécie que moyennement que l’on ne boucle pas sa ceinture (malheureusement l’option « boucler sa bouche » n’existe pas encore). Il commence à jouer avec les ceintures à l’arrière pour trouver une position entre deux sièges qui n’occasionne pas un bip régulier et assez stressant. Pendant ce temps, #1 essaye de reculer le siège et une fois arrivé en fin de course ne semble toujours pas satisfait du recul (il faut préciser qu’il a ses deux sacs avec lui devant ses pieds alors que le coffre est vide). Au cas où vous vous poseriez légitimement la question de la taille de ma voiture, il s’agit d’un C4 7 places, inutile de dire que c’est la première fois que j’en ai qui essaye de s’asseoir entre deux sièges à l’arrière tandis que l’autre essaye de s’allonger sur le siège avant. Passons.

Cela fait 300 mètres que l’on roule que tout à coup, #1 s’exclame « Merde, j’ai oublié mon câble de Mac ». Je lui demande si c’est grave, il me rétorque qu’il a une présentation demain et que « bien sûr bordel que c’est grave ».

Je me gare, pas contrariant, et lui propose d’aller le chercher, nous ne sommes finalement pas très loin de là où je l’ai récupéré.

Tandis qu’il s’éloigne – pas très vite – je vois #2 qui sort et commence à se rouler un pétard (c’est contagieux ou quoi ?).

#2 me parie un café que #1 ne revient pas avant 20 minutes.

Je parie de bonne grâce, confiant.

#2 gagne son café.

#1 revient, le pas chancelant au bout de 25 minutes. Il n’a rien dans les mains. Je lui demande s’il a trouvé son chargeur. Il me regarde comme si je lui avais demandé s’il avait envie de brouter Christine Boutin. « Hein ? ». Finalement, il me dit qu’il devait être ailleurs.

Mouais. Y’a pas que lui qu’est ailleurs.

Nous montons de nouveau dans la voiture et je redémarre. Forcément, comme nous n’avons que 30 minutes de retard, je reste bloqué derrière un camion poubelle et commence à être assailli de questions diverses et variées provenant de la bouche de #2. Florilège :

– T’aimes draguer les meufs, toi ?

– Tu connais Hitch ?

– Tu veux fumer ?

– On s’arrête pour prendre un café ?

– Tu veux pas me faire passer un entretien d’embauche ?

– Tu connais Kanye West ?

– T’as Waze ?

 

Je n’ai même pas besoin de répondre, le mec croit sans doute que le concept de Blablacar, c’est de parler sans s’arrêter en enchaînant le plus de questions con à la suite. Le mec est champion du monde, catégorie « lourd ».

Le voyage va être long, me dis-je. Effectivement.

 

 

Le cauchemar : ce truc dont tu ne peux pas sortir.

Au bout de 5 kilomètres sur l’autoroute, #2 veut boire son café durement gagné. #1 grogne. Il n’arrive pas à trouver une position qui le satisfasse (allongé sur le siège avant ne semble pas assez confortable pour son postérieur délicat) et ne comprend pas l’intérêt de s’arrêter au bout de quelques kilomètres (alors que s’arrêter au bout de 100 mètres, il maîtrise le concept).

Nous nous arrêtons à la première aire croisée.

Je paye son café à #2 qui l’accepte de bonne grâce et nous nous posons autour d’une petite table.

Là, #1 veut bouffer. Il a faim (mais vraiment faim, pas le truc léger, genre un Mars et ça repart, non le mec achète un sandwich, des gâteaux au chocolat, des trucs salés, la totale). #1 étale tout ça sur la petite table et s’étale lui-même sur le canapé. #2 est un peu vexé, lui aussi est généreux, bordel. Il veut absolument me payer un café aussi. Et puis m’acheter des barres chocolatées. Je lui indique que j’ai déjà mangé et que je ne bois pas de café après 17h. Mais j’ai dû être trop mou dans mon refus, #2 m’achète un café d’autorité et me regarde le boire. Je simule.

Tout à coup, #1 se met à parler. Il nous dit qu’il est acteur, qu’il fait des représentations et puis qu’il écrit des livres. Le mec se met à déblatérer des trucs sans queue ni tête, je décroche et continue de faire semblant de boire mon café. Je me retourne et en verse la moitié dans une plante qui a le malheur d’être à côté de moi.

Quand je me reconnecte en me disant qu’il est peut-être tant d’y aller, #1 et #2 parlent en arabe. Ils ont l’air d’avoir sympathisé. En fait, je ne sais pas, je n’y comprends rien, mais je me dis que ce serait pas mal qu’ils sympathisent.

Je leur dis qu’on « y va ».

Mais non, ils m’ignorent totalement.

Je me lève et leur fais signe.

Ils me regardent comme si c’était la première fois de leur vie qu’ils me voyaient.

Je leur montre mon poignet (signe universel). Pas de réaction.

Je leur dis pour la deuxième fois « on y va ». Pas mieux.

Je tape du pied et indique « on y va vraiment ». C’était le mot magique.

Ils grommellent mais se lèvent.

#2 me dit qu’il a pas eu le temps de rouler son pétard. Je lui dis de le faire dans la voiture.

Nous avons déjà 1 heure de retard sur le timing. Apparemment, ils s’en foutent.

 

 

Le cauchemar : ce truc qui te fait raisonner bizarrement

La discussion continue dans la voiture et là, révélation : #1 indique qu’il est acteur dans le porno gay. Je lui fais répéter. Il confirme. #2 claironne que le mec mythonne.

#1 met ses écouteurs en prétextant que notre conversation ne l’intéresse pas.

Le sketch continue quant à sa position sur le siège passager. Il décide d’enlever sa ceinture. La voiture se met à biper. Misère. Cela dure 3 minutes, puis finalement, il boucle sa ceinture et s’assoit dessus.

Derrière, #2 commence à vouloir nous mettre de la musique. Je ne sais pas pourquoi mais je redoutais cet instant. #2 est aussi proche de #1 en termes d’apparence extérieure qu’un Airbus l’est d’un mixeur Moulinex, je le moyen niveau compatibilité musicale.

#2 met un concert de Kanye West sur la plateforme qui lui sert de téléphone. #1 enlève ses écouteurs et récupère le téléphone de #2 à l’avant et le positionne en face de moi, sur le tableau de bord, afin « que tout le monde en profite ». Il y a des flammes, des filles qui dansent, ça fait du bruit et moi j’essaie de me concentrer sur la route qui défile. La nuit est tombée, j’ai envie d’être ailleurs.

#2 me demande de nouveau si j’ai Waze. Je lui dis que « non ». Il demande à #1 en lui disant qu’il a « une gueule à avoir Waze sur son portable ». Comprenne qui pourra. #1 le regarde et lui dit qu’il est beau et qu’il a envie de lui faire un bisou. #2 se braque et le préviens « si tu me touches… ».

Ils font comme si je n’existais pas et que nous n’étions pas à 130 km/h sur l’autoroute. Ma concentration semble accessoire. Bienvenue au pays des mongoliens.

#2 insiste sur Waze et me dit d’accélérer. Je lui dis que je préfère respecter la limitation de vitesse. #2 s’écroule de rire. Je viens de faire la blague la plus drôle de l’univers apparemment.

Il voit une BMW qui nous double à au moins 160 km/h. Il me hurle de la suivre, « comme un Go Fast ! » précise-t-il.

Misère.

Je commence à imaginer tout un tas de scénario :

  • Je les laisse sur la prochaine aire d’autoroute
  • Je passe #1 par la fenêtre et éjecte #2 à pleine vitesse sur l’autoroute
  • Je simule une alerte à la bombe.

 

Je ne suis plus moi-même.

 

 

Le cauchemar : ce truc qui, à un moment, dérape (sinon, c’est pas un cauchemar)

#2 me demande si je peux le déposer à « Bussy-St-George ».

Euh… non. Je lui explique que c’est loin, il négocie. Je lui accorde le périphérique Est, pas plus loin. Il a l’air heureux.

Il redemande de nouveau à ce que je lui fasse passer un entretien d’embauche. Je me dis que ça me fera passer le temps. Je lui pose des questions standards, il raconte n’importe quoi. J’évalue sa possibilité d’être recruté à environ 0. Il met à rouler son pétard à l’arrière. Je lui déconseille de faire ça en entretien. Il me regarde. Il n’a pas l’air de comprendre. Oublions.

Puis finalement, il se met à le fumer. Euh ?

La voiture empeste assez vite, donc #2 ouvre la vitre à l’arrière. Ça fait un boucan d’enfer (je suis trop gentil, c’est un fait).

Mais #1 a froid. Il demande à #2 de fermer la fenêtre. Qui ne veut pas.

#1 met la musique à fond (dans ma caisse, c’est un fait que je suis trop gentil, je vous l’ai déjà dit ?).

#2 demande d’arrêter la musique.

#1 lui répond « ta gueule ».

#2 lui dit de faire attention. Très attention.

Je me mets en mode [Off] et me concentre sur la route. C’est pas comme s’ils s’envoyaient des mandales dans ma caisse après tout. Si ça les amuse de s’insulter.

Je crois que c’est à peu près là que ça a commencé à déraper. En fait, non. Ça a vraiment commencé à déraper quand #1 a dit à #2 qu’il ferait mieux « d’enculer sa mère » (c’était pas gentil faut dire). Plutôt que quoi ? Nous ne le saurons jamais car je n’avais pas suivi le début de la discussion.

A partir de là, je ne saurais décrire précisément l’ambiance dans la voiture, si ce n’est que #2 a menacé l’autre (genre « je fais du ultimate fighting, tu sais ? », il le disait sérieusement, et considérant que la seule information que #1 avait divulgué était qu’il faisait du porno gay, ça semblait mal barré pour ses miches), puis #1 a envoyé une espèce de coup de poing du pauvre dans le bras de l’autre. C’était le signal.

130 km/h sur l’autoroute. Deux mecs qui se battent dans ma voiture.

 

 

Le cauchemar, ce truc qui a une fin.

Après nous être arrêtés sur une nouvelle aire, nous être calmés tous ensemble, la fin du parcours s’est passé dans une ambiance de mort avec deux abrutis qui s’insultaient sans conviction. Suffisamment de conviction cependant pour qu’à un moment #2 me demande de le descendre finalement au même endroit que #1 afin qu’ils règlent leur petit différend. #1 est sous le siège.

Finalement, je dépose #2 à l’est de Paris et #1 sur le chemin vers chez moi.

 

Au moment où j’arrête ma voiture pour que #1 descende et me libère de cette soirée merdique au dernier stade, il pose sa main sur mon bras et me dit : « Je me sens bien avec toi, tu me rassures. Ça te dirait qu’on aille prendre une bière ? ».

 

Non, je crois que ça ira pour ce soir. Une prochaine fois peut-être.

 

 

Publicités

14 réponses à “Blablaston – mon expérience utilisateur

  1. Je l’avais déjà lu en moins détaillé mais je ne m’en lasse pas. Tu t’es mis « ami FB » avec eux ?
    Vraiment trop drôle. « Merci pour ce moment », comme disait Valoche…

  2. Un prince moderne de l’aphorisme n’a-t-il pas déclaré : “Un artiste, c’est celui qui a le don d’éclairer une chambre noire.”
    Ce papier en témoigne cher J-F.
    Quant au « prince de l’aphorisme », c’est notre bon Éric Cantona national. Il a fait mieux, diront certains. C’est vrai. Mais tant d’autres ont fait pire !

  3. Belle « aventure » 🙂
    Le trajet aurait probablement été moins compliqué au final avec des passagers encartés LR 😉

  4. Je sais que c’est pas cool pour toi mais je suis heureuse que tu ais vécu ce moment! J’ai pu rire, tellement rire!!

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s