L’appareil photo et la mayonnaise

mayo

C’était la photo parfaite.
J’avais repéré ce concours de photographie sur un site en ligne. Le thème imposé était « la détresse ordinaire ». Pas la peine de vous faire un dessin – ni même une photo – mais la détresse, j’étais plutôt un connaisseur. Célibataire depuis toujours, plus par nécessité que par goût, colocataire d’une tribu d’étudiants pour qui le sommeil était une activité optionnelle, j’avais à peu près tout raté de ma vie. Je n’avais aucun diplôme, mon banquier était optimiste comme un réfugié syrien, je venais de foirer le permis de conduire et je ne me souvenais pas la dernière fois que j’avais réussi à monter une mayonnaise.

Il me restait cependant à trouver plus misérable que moi – un selfie n’aurait probablement pas impressionné le jury. Mon sujet devait suinter la misère. Or moi, j’étais discret. Même rendre mon infortune ostensible, j’avais pas réussi.
Il ne m’avait pas fallu déployer beaucoup d’efforts pour trouver le candidat idéal puisqu’à peine sorti dans la rue, j’étais tombé sur ce clochard. Que dire de lui si ce n’est que l’on pouvait lire sur chaque ride de son visage comme en un parchemin toutes les tuiles qui lui étaient « tombées » sur le coin de la tronche. On n’aurait même pas pu parier sur la couleur de peau, dissimulée qu’elle était sous des années d’errance urbaine. Il ne représentait pas la détresse, il l’incarnait.
Cependant, il manquait encore quelque chose. Un instant d’éternité. Je ne savais pas exactement quel serait cet instant, mais je subodorais qu’il me fallait être patient pour le capturer quand il se présenterait. J’avais donc emprunté ce superbe appareil qui s’occupait de tout à la place du photographe et je m’étais planté là, provoquant l’éternité.
Il avait neigé, il avait venté, j’avais éternué. Néanmoins, la confiance en un hasard qui n’avait jamais très bien fait les choses jusqu’à maintenant m’avait fait tenir. J’avais parié sur le retournement de karma, le coup du sort. A défaut de dominer la météo, il me restait à sortir vainqueur d’un concours de circonstances.
Et puis, l’instant s’était pointé, l’air de rien. En la personne d’une petite fille à la peau diaphane. Le modèle qu’on a envie d’adopter. Même si j’avais fait passer un casting à une école de suédois, j’en aurais pas déniché une plus blonde. Elle était à croquer – elle avait dû être pomme dans une autre vie.
Elle s’approcha de mon SDF, une fleur à la main.
L’abondance de neige rendait le paysage irréel de pureté. Une meringue d’apparence, à peine perturbée par quelques flocons paisibles et en suspension, peu pressés d’en finir avec leur chute, englobait la scène surréaliste et blanchissait notre environnement immédiat jusqu’à l’illisible. Seule la peau de l’homme, les cheveux de la petite fille et la couleur éclatante de la fleur se détachaient des frontières de ce grand blanc.
J’appuyais sur le bouton pour la photo parfaite.
Presque parfaite. La prochaine fois, elle sera vraiment parfaite. Une fois le cache enlevé.

 

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