Faire bonne impression (mais juste quand on te le demande) : la POD

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On continue notre plongée sans masque ni tuba – mais avec des palmes peu académiques – dans le milieu ô combien exotique de l’édition littéraire avec comme sujet du jour, un sujet qui est en train de grignoter mine de rien l’édition classique et même peut-être à terme la distribution, mais dont peu de gens peuvent se targuer de maîtriser la portée : l’impression à la demande (ou POD pour ceux qui se la jouent anglophones – genre moi).

 

 

Quesako ?

L’impression à la demande est, à la base, une technique d’impression numérique à destination des professionnels pour imprimer des livres de qualité identique à une impression offset mais en plus faible quantité (de 1 exemplaire à quelques centaines d’unité).

Ce service se développe depuis quelques années, à la fois chez les éditeurs mais aussi chez certains libraires outre Atlantique, permettant de commander des ouvrages peu distribués voire en rupture de stock pour diverses raisons (comme le fait qu’ils sont complètement « has been »).

 

 

Applications

Etant adaptée pour les petites quantités (inférieures à 1 000 exemplaires), la POD est principalement utilisée dans les cas suivants :

  • Back catalogue gros éditeur ou ouvrages en rupture de stock

Pour les titres qui ne sont plus d’actualité mais pour lesquels une demande – même faible – existe encore.

 

  • Domaine public

C’est le cas du projet Gallica de la BNF, par exemple, qui permet d’imprimer des ouvrages tombés dans le domaine public.

 

  • Impression chez le libraire

Les imprimantes de POD sont des machines assez lourdes à utiliser et à maintenir, c’est pourquoi elles sont encore peu utilisées par les revendeurs, cependant l’expérience a déjà été lancée aux USA (où des grosses librairies n’ont pas peur d’investir 200 000 $) ou même plus récemment en France par l’éditeur PUF (lien).

 

  • Petits éditeurs

Cette solution d’impression permettant d’imprimer de faibles quantités d’ouvrages est particulièrement adaptée aux petits éditeurs qui, ainsi, n’ont pas besoin de faire des stocks et une gestion, par nature hasardeuse, des retours.

 

  • Autoédition

On connaît le système Lulu.com, plateforme historique de l’autoédition sur le ouaibe et dont plusieurs héritiers ont vu le jour plus récemment, et qui permettent à des auteurs n’ayant pas trouvé chaussure à leur pied chez les éditeurs – et n’ayant pas peur de mettre les mains dans le cambouis – de « fabriquer » leur propre livre (même si les coûts d’impression restent assez élevés).

 

 

 

Impact pour les petits éditeurs

La problématique pour les « vrais » petits éditeurs (à compte d’éditeur) est une problématique de trésorerie principalement. En effet, le temps entre la rentrée d’argent (vente des livres) et l’investissement (payer les correcteurs, graphistes, puis l’impression, le procès pour harcèlement sexuel que l’ex-attachée de presse lui a intenté, etc.) est tel qu’il doit avoir une mise de départ importante pour faire fonctionner son entreprise compte tenu de sa taille.

Ainsi, s’il modifie cet équilibre économique en supprimant l’investissement lié à l’impression des livres et à leur stockage, l’impact sur la trésorerie est instantané et conséquent.

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Si l’on regarde la répartition des marges sur un livre « traditionnel » (i.e. pas imprimé en mode POD), on voit que l’impression représente jusqu’à quasiment 20% du prix du livre (soit un chiffre équivalent à la marge de l’éditeur) et, contrairement aux droits d’auteurs (entre 8% et 12%) et à la part liée à la fin de chaîne – distribution, diffusion, etc. –, celle-ci doit être payée en avance de phase, sans certitude que les ventes couvriront l’intégralité des autres frais engagés (marketing, mise en page, corrections, etc.).

Ainsi, pour une petite structure, le risque et les enjeux liés à l’impression sont énormes :

  • si j’imprime trop et que je vends peu = gamelle
  • si j’imprime peu et que je vends trop = je dois réimprimer à des coûts par ouvrage plus élevés (le coût unitaire de l’impression offset dépendant du nombre d’unités imprimées)

 

Dans le cas de la POD, on renverse la logique puisque l’impression est déclenchée par une commande ferme du libraire. Ainsi, ce n’est pas l’éditeur qui envoie des livres pour qu’ils soient vendus si le client final le veut bien, grâce au travail d’intermédiaire du libraire, mais bien le libraire qui commande, soit parce qu’il a déjà un client, soit parce qu’il pense pouvoir les vendre (renversement de la logique de risque).

L’autre modification majeure est que le coût d’une impression POD est identique que ce soit pour 1 exemplaire ou 100 (même si des rabais sont possibles au-delà d’une certaine quantité). Ainsi, la logique de mise en place est totalement modifiée : plus la peine d’imprimer beaucoup en une fois, possibilité « d’étendre » la période de commercialisation, possibilité de diversifier l’offre, de prendre quelques « risques » éditoriaux, etc.

Le nouveau flux est représenté sur le schéma ci-dessous.

POD

On voit que dans un fonctionnement « de base » en POD, l’absence de stocks et donc d’envoi massif d’exemplaires lors de la sortie implique une sorte de rupture du lien entre le libraire et l’éditeur, ce qui rend indispensable le rôle du diffuseur (non représenté sur le schéma).

A noter aussi que, même si elle n’est pas prévue dans la plupart des contrats de POD avec un distributeur, une gestion des retours est toujours envisageable, soit via le distributeur (qui doit être financée par l’éditeur, sous forme de compte provisionné par exemple), soit plus classiquement via l’éditeur lui-même (ce qui rétablit une forme de lien avec le libraire).

Si l’on prend l’exemple d’Hachette et de sa filiale d’impression Lightning Source (qui est localisé au même endroit que la distribution, ce qui permet de fluidifier les étapes 2, 3 et 4 du schéma ci-dessus), ce sont aujourd’hui plus d’une centaine d’éditeurs qui ont signé un contrat de type POD avec le groupe en un peu moins de 3 ans. Au milieu d’une majorité de petits éditeurs, se trouvent quelques gros éditeurs du groupe qui continuent de distribuer leur back catalogue en POD.

 

 

Impact pour les libraires

Un certain nombre de libraires sont encore réticents à commander chez des éditeurs fonctionnant en POD, principalement du fait que la commande se fait en vente ferme (i.e. sans possibilité de retour), c’est pourquoi la plupart des éditeurs POD proposent désormais un service de retours géré directement par eux (et non par le distributeur). Une gestion des mises en place en rayon est cependant toujours possible tout en induisant des volumes moins importants qu’une sortie avec un éditeur classique où les retours sont directement gérés par le flux des cartons avec le distributeur (gestion indifférenciée des flux aller et retour).

 

 

Impact pour la planète

Oui, cela peut faire sourire dit comme ça mais je trouve qu’on en parle pas assez de notre copine la planète. En effet, en rapprochant le volume produit du volume réellement commandé, on réduit de facto le nombre d’ouvrages transportés (en aller et en retour) et aussi le nombre d’ouvrages mis au pilon. De plus, en réduisant les volumes de stockage, on réduit aussi « l’empreinte écologique » d’un ouvrage ainsi que les m2 nécessaires (et énergie afférente) à sa gestion.

 

 

Parlons chiffres

Ouais, c’est bien beau la planète et tout ça, mais c’est qu’il y a des putains de capitalistes qui me lisent et qui se demandent combien le bousin coûte en réalité.

Donc, du point de vue du client, et pour faire schématique, il y a plusieurs frais liés à la gestion POD :

  • Coût mise en page spécifique à la POD (qui existe aussi dans l’édition classique mais avec des contraintes un poil différentes) : coût de MEP classique
  • Coût d’intégration au catalogue : <150 € par titre
  • Coût d’impression : ~3 € pour un bouquin grand format de 200 pages.

 

On voit donc que le modèle est adapté à des petites quantités, où le prix est compétitif, mais pas à des gros tirages qui seront bloqués en amont (par la capacité de production limitée des imprimeurs POD) et reviendront comparativement cher au final.

 

 

Evidemment, nous n’en sommes qu’aux balbutiements de la POD, balbutiements qui permettent cependant déjà à toute une nouvelle génération d’éditeurs d’exister, mais aussi à des plus gros de faire revivre des titres injustement mis au placard. Il permettra aussi, lorsque le coût des grosses imprimantes sera plus démocratique, de proposer directement en librairie des services d’impression de n’importe quel ouvrage référencé (et de vendre un café au client qui patientera pendant que son ouvrage s’imprime), ce qui étendra considérablement l’offre et réduira la course à la nouveauté dont est aujourd’hui victime toute la chaîne du livre (y compris le client).

En somme, la POD est une technique novatrice dont on ne perçoit peut-être pas encore tout le potentiel (roulement de tambours, trompettes au loin), car éclipsée pour le moment par la révolution du livre numérique, bien qu’elle résolve un certain nombre de problèmes qui deviennent aujourd’hui de plus en plus prégnants (stockage, coût écologique, etc.).

 

Bref, wait and see comme on dit là-bas, mais je pense qu’on n’est pas au bout de nos surprises. Et on aime bien ça être surpris, non ?

 

Allez, ciao bande de geeks.

 

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Une réponse à “Faire bonne impression (mais juste quand on te le demande) : la POD

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