Caché derrière Dubuisson

petitefemelle

Quel drôle d’animal ce Jaenada. Mélange d’ours aux yeux de biche et à la voix de whisky des cavernes, de redresseur de torts un peu bancal (quelle carcasse tout de même), d’écrivain légendaire et pourtant si accessible (de l’aveu même de ceux qu’il a essayé de noyer sous l’alcool de contrebande), il nous balade depuis plusieurs années dans son univers au verbe léger bien que ciselé au micron, dans ses histoires prétextes à des jeux de langue (française) et fait partie des écrivains que je peux compter sur les doigts de la main gauche dont j’attends patiemment la nouvelle livraison (bon OK, des fois, je rate la sortie, mais c’est parce que je suis tête en l’air).

 

A noter, en passant, que je ne saurais que trop vous conseiller – chères lectrices – de plonger tête baissée et cul en arrière (l’inverse étant problématique) dans ses bouquins, en commençant par le début (ahhh, « le chameau sauvage ») et en finissant quand vous serez lassée – vous me raconterez d’ailleurs, je n’ai pas encore atteint ce stade.

 

Bon, et aujourd’hui, de quoi s’agit-il ?

Il est question d’enquête, mesdames et messieurs. Mais attention, une enquête minutieuse : la reconstitution d’une affaire qui a fait grand boum dans les années 50, à savoir l’affaire Pauline Dubuisson.

Hein ? Oui, j’avoue que moi-même, n’ayant guère que quatre décennies au compteur, je n’avais qu’une connaissance lacunaire de cet événement, comme une vague idée de ce dont il s’agissait (une idée d’idée en somme).

Depuis son précédent bouquin (Sulak), Philippe Jaenada a décidé, comme ça – on saura jamais ce qui lui est passé par la tête –, de revisiter certains événements historiques et de remonter le temps pour y mettre sa patte (d’ours).

Quel intérêt, me direz-vous ? Ah la la, faut vraiment tout vous expliquer (ou pas d’ailleurs, est-ce que tout ce que l’on fait doit être utile ? Punaise, manquerait plus que ça tiens).

 

 

La réalité, la vérité, l’éducation, tout ça.

On dit qu’il n’explique pas de réalité objective. Mais c’est vrai qu’on dit quand même pas mal de conneries. Reconnaissez aussi que si, par exemple, vous demandez à cinq potes de narrer votre dernière biture ensemble, vous verrez que, pour certains, si vous avez escaladé la grille du parc Monceau, c’était pour prendre un peu de hauteur – ce qui ne peut pas faire de mal – alors que pour d’autres, vous avez clairement tenté de voler, tandis que les derniers argueront que vous avez effectivement volé pendant deux bonnes secondes (va falloir progresser en atterrissage par contre, camarade).

Franchement, moi qui suis un grand transformateur devant l’éternel (capable de métamorphoser une pipe prodiguée par la mère d’un pote à deux grammes – et qui m’a confondu avec son chien – en un plan cul mémorable ou encore d’instancier une blague hilarante en un bruit de ballon qui se dégonfle), je ne peux pas dire le contraire : tout est dans l’éclairage, dans la façon d’orienter le regard. Je n’ose dire dans la façon de présenter les éléments.

Prenons un autre exemple (parce que je sens que je vous perds). De l’avis de la plupart des femmes qui me croisent – et qui se souviennent de moi cinq minutes après, ce qui réduit le panel –, je ne ressemble à rien (en tout cas, à rien de connu). Or, pourtant, il m’arrive de baiser autre chose que ma main gauche (sans payer (enfin… en payant juste le repas, ce qui n’est pas nécessairement l’affaire du siècle j’en conviens)), et j’ai peine à croire que mes victimes ont TOUTES mauvais goût – même si on ne peut leur enlever un certain attrait pour la bizarrerie.

C’est donc bien qu’il existe quelque chose que l’on appelle « la perception » (et sans quoi je serais encore puceau à l’heure où je vous écris).

Ça y est ? Vous suivez ? Peut-être que l’affaire Pauline Dubuisson (qui était soi-disant une salope suceuse de boches pendant la guerre et qui a trucidé son amant avec une froideur qui fait froid dans le dos (ce qui commence à faire assez de glaçons pour noyer une bouteille d’Oban)) ne s’est pas passée exactement comme les journaux l’ont racontée.

Ce serait pas la première fois qu’ils racontent des conneries, ces journalistes.

(Cette capacité à travestir les faits, ça me rappelle quand ma copine travaillait au tribunal de Bobigny. Il lui est arrivé de lire dans la presse un article d’une affaire qu’elle avait suivie (une vieille dame défenestrée qui avait fini en pizza marguerite sur le macadam, bon appétit) et elle était choquée de voir à quel point les simples faits avaient été totalement déformés pour en faire une sorte de fait divers avec de la drogue et de la misère sociale, et qui devait sans doute plus correspondre à la vision de la vie du journaliste – misère.)

 

 

Un livre de Jaenada, même quand c’est pas vraiment un roman, ça reste un livre de Jaeanada (putain, qu’il est long ce titre)

Alors oui, on pourrait en mettre des tartines sur l’art de la digression de Jaenada, sur cette mise en scène hilarante qu’il fait de sa vie (mon Dieu Philippe, si ta femme lit tes livres, elle doit vraiment avoir des couilles en béton – enfin, je me comprends), mais ce serait passer à côté de la vraie force de ce livre, du vrai renouveau de Jaenada. Car ici, Philippe fait œuvre de vérité. Carrément. Avec toutes les errances, toutes les imprécisions, toutes les interrogations, toutes les interprétations que cela nécessite. Mais ce travail de fourmi – un vrai détective miniature – n’est jamais vain, il rappelle à quiconque est amené à comprendre qu’il ne peut plus juger (ouais, je l’ai pompé dans le bouquin, j’ai pas honte).

A travers ce récit, Jaenada prouve que s’il n’existe pas une réalité, il existe assurément des mensonges. Des petits mensonges – genre pets foireux qui se transforment en torrents de merde – des petites transgressions de la réalité, dont les journalistes usent pour faire vendre le papier tout au long du procès de Pauline, et qui font des grandes vérités, bonnes à asséner, très éloignées des faits véritables, mais qui rassurent ceux pour lesquels toute forme de liberté est suspecte, surtout s’agissant d’une femme (les temps ont-ils vraiment changé ?). Et une fois l’opinion publique établie, difficile de revenir en arrière (je sais plus qui disait « il est plus facile de tromper quelqu’un que de lui prouver qu’il a été trompé », eh ben c’est pas faux).

(Tiens, c’est marrant tout ça, ça me rappelle que Jaenada avait déjà mis ses talents de détective à profit dans « La grande à bouche molle » (quel titre fabuleux, ah la vache, je me demande si ce n’est pas lui qui a rétabli la mollesse dans la littérature française, j’ai l’impression que tout le monde s’est mis à faire les choses mollement après lui, moi-même je m’oblige à ne pas utiliser le terme mou ailleurs que dans des recettes de cuisine).)

 

 

L’injustice et tout le tralala

On est aussi traversé à la lecture du récit – en plus de l’admiration – par des sentiments contradictoires – même si celui d’injustice surnage toujours un peu (toute société repose sur un principe de justice qui est que l’on doit offrir la même exigence de défense des droits aux victimes, à la société et aux présumés coupables, n’est-ce pas ?). On est souvent pris d’une rage toute intérieure où on a envie de foutre des baffes au juge, au journaliste de Paris-Match à tous ces gens qui se délectent d’un drame (on est tous concernés tout d’un coup), et comme dans Sulak, on sait que ça va mal finir. Evidemment, on pourrait s’arrêter avant la fin du livre, comme ça on finirait sur une note positive, mais c’est finalement assez difficile d’en trouver une dans cette trajectoire brisée qui constitue la vie de Pauline Dubuisson (ah oui, je vous ai dit que Jaenada avait reconstitué toute la vie de Pauline Dubuisson ? Non ? Bon ben voilà).

La force du livre est aussi de nous faire sentir proche de la coupable victime (ou l’inverse), de nous faire sentir concerné.

En son temps, Montesquieu disait « une injustice pour l’un est une menace pour tous » (*). Un mec pas con ce Montesquieu.

 

 

Au final, c’est un livre formidable sur la vie et la vérité, celle à laquelle on croit, celle que l’on travestit. Car ce n’est pas tant la vérité qui nous intéresse souvent que de pouvoir vérifier que les événements sont conformes à notre vision du monde (l’être humain est de temps en temps assez minable, c’est pas une première).

Philippe nous rappelle que nous sommes tous un peu atteint, chacun à un niveau différent – certains étant 2ème dan de perversion – de cette forme de normopathie qui nous empêche de considérer l’éventualité d’une différence, la possibilité d’une liberté.

Peut-être qu’en fin de compte, c’est Jaenada qui instruit un procès : celui d’une liberté bafouée, celui d’hommes qui estiment que la place de la femme doit être celle dont ils ont décidé, celui d’une justice qui va parfois de travers et n’instruit qu’à charge (ah comme on aurait aimé un remake de « 12 hommes en colère » avec Jaenada dans le rôle d’Henri Fonda (il est pas encore trop tard, mais va falloir perdre un peu de poids mon coco)).

 

Jaenada fait ici, en définitive, œuvre de salubrité publique. En fait, il fait une œuvre tout court. Littéraire aussi.

 

——

(*) Bon ben je crois que j’ai sorti à peu près tous les poncifs moisis (j’ai failli dire mous, je progresse) sur la vérité, il ne me reste plus qu’à vous conseiller de lire tout ça. Parce que c’est un bouquin passionnant.

C’est la vérité, si si.

 

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3 réponses à “Caché derrière Dubuisson

  1. je découvre votre blog qui me plait bien … Et je suis en train de lire la petite femelle qui me plait bien aussi. Il évite avec la délicatesse d’une abeille de se vautrer dans le je-sais-tout de l’écrivain tout en nous bluffant de justesse. Il y a toujours ses digressions rigolotes comme des rappels à sa vie à lui et qui secouent le lecteur concentré qu’il était sur l’affaire de Pauline mais pourquoi pas ? C’est toujours tentant pour un auteur de faire ce qu’a fait Capote dans De sang froid mais à mon avis l’humour bistrotier de Jaenada qui ne peut s’empêcher de parler de sa vie l’éloigne du suspense ou de la tension qu’on trouve chez TC. Mais c’est un très bon roman qu’on prend plaisir à lire !

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