On ne voit que ce que l’on croit ou la parabole du bronzage en maillot de bain (*)

bronzage

Entre toi et moi, cher lecteur, il n’existe pas beaucoup de choses qui m’énervent profondément. Même s’il est vrai que je peux passer pour un râleur – voire un gros emmerdeur – sans trop me défoncer la rate, ces moments d’égarement sont en général des feux de paille assez facilement circonscrits (suffit d’attendre). A vrai dire à part les taxis parisiens qui conduisent comme s’ils étaient seuls au monde (alors qu’en fait non, vu que je suis sur la file juste à côté), et les journalistes de merde qui ne connaissent rien à rien mais font comme si avec un aplomb à la limite du déconcertant, et en écartant tous les connards qui me servent de collègues, plus quelques ex et 50% de l’agglomération marseillaise, moi j’aime tout le monde – même s’il est honnête de dire que je préfère mon chat à la compagnie des gros connards qui constituent l’immense majorité de l’humanité.

Donc, je suis du genre zen et tolérant (surtout après quelques verres d’alcool) et j’ai envie de croire que les gens veulent plutôt vivre ensemble et en harmonie – bien qu’ils aiment s’engueuler une fois de temps en temps (et particulièrement les lendemains de match ou d’élection). Oui mais voilà, parfois, y’a un truc qui me fait péter les plombs (suffit de changer le fusible me direz-vous et je vous répondrai « gnagnagnagna ») et qui me fait douter de l’humanité (rien que ça).

 

 

Les faits (enfin… ce qu’on raconte, j’étais pas là)

Ainsi donc, il y a quelques jours, on apprend via les réseaux sociaux – et après sur BFMTV, et après sur tout le reste du monde médiatique qui n’a visiblement rien de mieux à faire que de relayer les poubelles de l’info plutôt que de vérifier ces mêmes infos – qu’une jeune fille se serait faite agresser sous des prétextes assez futiles (elle bronzait en maillot de bain sur une pelouse avec des amies, ce qui n’aurait pas plu à un autre troupeau de jeunes filles d’après l’Union, qui précise dans son texte initial que cette « tenue » ne semblait pas décente, tout en indiquant un motif religieux à demi-mots – les agresseurs femmes étant musulmanes). Il n’en fallait pas plus pour que les fauves soient lâchés – comprenez « tous les trolls du net et d’ailleurs » – et que la toile, les hommes politiques, les journalistes et toute autre composante de la sphère merdiatique actuelle ne s’enflamment comme diraient les stagiaires du service actualité de Yahoo.fr (terme servant à décrire à la fois la réaction au décolleté de J-Lo ou bien à la découverte d’une exo-planète peuplée par des descendants de Mickael Jackson).

On a bien sûr les éternels bourrins du FN – et quelques Républicains aussi, jamais à la traîne d’une connerie raciste –, les « journalistes » de BFMTV, plus tout ce qu’il faut de stars mono-neuronales qui ne savent pas de quoi il s’agit mais qui ont envie de dire tout haut qu’ils ne pensent rien du tout tout bas, pour s’exclamer « oh mon Dieu, c’est la charia en France » ou un truc du genre tout en finesse.

 

Evidemment, la machine s’étant emballée, il devient difficile de faire machine arrière une fois que le même torchon journal qui a révélé l’affaire indique qu’en fait le motif ne serait pas du tout religieux et qu’ils se sont un peu emmêlés les doigts sur l’Azerty (et pourtant un homme Azerty en vaut deux, c’est à n’y rien comprendre). Une fois que t’as twitté ta haine de l’islam et que t’as désigné l’ennemi (le seul, le vrai, celui qui va venir t’égorger pendant ton sommeil, toi le petit puceau innocent), c’est pas simple de twitter « #oups » juste après. Pour ça, il faut du courage (j’ai failli dire des couilles – le truc avec des poils autour – mais on va essayer une fois dans l’année de faire un article sans AUCUN propos sexiste, sacré challenge bordel). Cela valide tellement la théorie que tu t’es construite tout seul dans ta tête – sur la foi de ce que l’on te demandait de penser plus ou moins ouvertement –, que même si c’est pas vrai, eh ben finalement c’est tout comme. On ne croit que ce que l’on voit, cela se vérifie tous les jours (*Paf* tu viens de comprendre le titre de l’article).

 

C’est qu’on devient fainéants à force de digérer de l’info prémâchée sans réfléchir, à nous indigner quand on nous dit de le faire (« l’islam, c’est mal »), à pleurer quand il le faudrait (« sniff, ce pauvre sportif – dont je n’avais jamais entendu parlé avant – mort dans la force de l’âge »), et à nous appliquer à ne pas accorder trop de sensibilité lorsque cela n’est pas nécessaire (« 1500 migrants morts, mais bon avec sans doute quelques terroristes dedans, ils ont pas eu de chance la mer était mauvaise, on peut pas y faire grand-chose de toute façon, on a déjà assez de problème chez nous, hein ? hein ? »). Alors, on réagit dans l’urgence – pour exister, pour nous rapprocher de ce corps social qui se délite mais dans lequel nous voudrions être aimé, admiré –, sans plus aucun recul. L’émotion a remplacé la réflexion, les préjugés ont détrôné les faits objectifs.

Evidemment oui, on pourrait être philosophe en se disant que l’on vit désormais une époque où les faits s’effacent devant l’urgence – pourquoi pas, après tout ? – et où l’imminence d’une menace que l’on diffuse sans même pouvoir la préciser rend inutile toute tentative de réflexion. Prendre du recul serait même, disent certains, la première étape d’un cautionnement, les fondations d’une justification.

Il n’y a qu’à voir nos penseurs hexagonaux se ruer dans la moindre brèche d’une unité mise à mal – ah cette fabuleuse fausse polémique sur les lieux de culte – pour comprendre que toute excuse est bonne pour asséner son avis définitif sur l’état de la société et ajouter du bruit au bruit.

On disait jadis les faits têtus, ils sont désormais boudeurs. Bien au fond de la classe avec le bonnet d’âne sur la tête.

 

Tout cela serait bien beau – et accessoirement assez pathétique – si cela n’occultait pas un autre problème, le vrai problème en l’espèce. Car cette histoire, c’est un peu « deux poids, deux mesures ».

 

 

Une société patriarcale et ringarde

Non mais parce que là, les gars et les garces, c’est vraiment l’hôpital qui se fout de la poutre pas balayée dans l’œil du voisin, bordel de nom de merde. Il a suffi qu’un journal sous-entende plus ou moins franchement qu’une jeune fille a été agressée à cause de sa tenue vestimentaire par une jeune fille que l’on suppose plus ou moins musulmane pour que l’agression misogyne devienne secondaire et que l’on nous bassine – une fois encore – sur l’islam en France.

Eh les gens, vous étiez où quand TOUS LES PUTAINS DE JOURS des femmes se font agresser / frotter / violer / insulter dans les rames du métro dans l’indifférence quasi générale. C’est quoi le problème ? Les agresseurs sont pas assez arabes à votre goût ?

Et la misogynie véhiculée par les Boutin & co, chiennes de garde des « bonnes » mœurs à la sauce catho – la femme au fourneau et l’homme au bureau –, ou encore la haine de l’autre qu’on a pu entendre à longueur des manifs de « la famille pour tous » (quelle rigolade), c’est de la pisse de chameau sauvage ?

Parce qu’à mon sens, c’est cette haine libérée, exprimée, véhiculée par les médias complices ou idiots qui, en un sens, a permis de décomplexer les pensées que les gros cons gardaient jusqu’à maintenant pour eux, affalés sur le comptoir, ronflant dans leur vomi.

Où étiez-vous tous les nouveaux défenseurs de la liberté quand on voulait interdire à des homosexuels de gagner des droits, sous des prétextes religieux (tiens, tiens…). Ah oui, mais là, ceux qui agressaient étaient cathos. Alors, c’est permis d’être con dans cette configuration ? Ça fait partie de la tradition française ? Bien coincé entre le saucisson et la baguette ?

 

Dans le cas présent (l’affaire du bikini de Reims), il n’est point question de religion mais d’une agression inacceptable – comme toute agression d’ailleurs – d’une femme parce qu’elle avait envie de se faire bronzer les fesses (ce qui est mauvais pour la peau, mais c’est son problème).

Cela fait partie des millions d’agressions que les femmes subissent jour après jour en France. Ces agressions sont le fait d’homme la plupart du temps, en relative impunité, sans que cela n’émeuve grand monde. J’avais écrit un article sur le harcèlement de rue il y a quelques mois : ici. Je vous en conseille la lecture car, même s’il y a peu d’espoir, cela vous ouvrira peut-être un peu l’esprit.

 

Et je t’en conjure cher homme politique / bas du Front / haineux ordinaire / homophobe / misogyne (rayez la ou les mentions inutile(s)), je t’en conjure donc cher troll du XXIème siècle, si t’as du temps et de l’énergie d’indignation à perdre : rejoins la cause féministe. Ainsi, tu permettras à de nombreuses femmes de pouvoir s’habiller comme elles veulent et en montrant leur cul si elles trouvent qu’elles ont la raie bien jolie.

Ceci est un message à destination de tous les arriérés du monde. Qu’ils soient musulman, catho, fan d’Obispo ou d’obédience indéterminée.

En plus, comme ça, tu seras sans doute un peu moins con.

Remarque, je dis ça, mais si t’es gland inculte, on y peut pas grand-chose dans le fond. C’est comme ça que t’es fait et on est une société, on doit vivre ensemble, non ? Evidemment, si t’as pas envie de vivre avec les autres et que tu préfères aller créer un Etat Anti-Islamique quelque part dans le monde pour faire la guerre à Daesh, franchement, qui suis-je pour te retenir ?

 

Bref, je sais pas pourquoi je m’emballe, de toute façon demain tous les trolls s’exciteront sur autre chose.

 

Allez, salut bande de nazes.

 

———-

(*) parce que « bronzer tout habillé », ça prend plus de temps.

 

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12 réponses à “On ne voit que ce que l’on croit ou la parabole du bronzage en maillot de bain (*)

  1. Les gens plongent trop vite sur les infos qu’on leur donne, balançant leurs conneries à tout va sans même prendre la peine d’attendre un peu pour la confirmation ou pas. S’ils se contentaient de penser, ça irait encore, mais ils donnent leur avis sur la toile et le tweet à tout va, et une fois qu’une mauvaise info est donnée, impossible de la faire sortir du cerveau !

    Les gens font aussi l’amalgame entre ce que disent certains personnes et la religion (parce qu’ils ne la connaissent pas, ne vérifient rien, ne savent rien, mais pensent que oui), que se soit au niveau des terroristes ou des hommes d’église. Puis ils disent « heureusement que je suis athée » en oubliant que des tas de tueurs, assassins, meurtriers de masse, génocidaires étaient eux aussi, athée !! 😦 triste monde dans lequel les pensées sont fourguées comme les hamburger du McQuick : prémâchée !

  2. Que c’est bien les vacances sans média… Je découvre l’affaire de Reims sous ces mots et me désolé pour cette victime.

    Quant aux autres, ils continueront de foncer et crier leur haine. Un rien les attise et les médias s’en servent : cela fait de l’audience !

    Kissouille d’une naze qui repard buller tranquille loin de toute cette violence verbale en espérant éviter l’autre, aussi.

  3. Je préfère quand tu me fais rire.
    Me re-voilà avec ma boule au ventre (toujours cette histoire de transit).
    Et je te remercie pas de ta clairvoyance douloureuse.
    Tiens, j’vais m’faire une saison de La petite maison dans la prairie.

  4. Internet, c’est ambigu: une source d’information extraordinaire, mais qu’il faut prendre soin de vérifier. Pauvre bouc émissaire, c’est toujours lui qui trinque…

  5. Pingback: Mes derniers coups de gueule | Jean-Fabien, auteur sans succès·

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