La glande va sauver le monde

biglebow

Glandeur et décadence…

C’est sûr que dit comme ça (« la glande va sauver le monde »), on serait tenté de dire que ça m’arrange pas mal, vu que ça cautionnerait mon état léthargique permanent.

 

Mais, c’est plus compliqué, je pense.

 

Compliqué comment ?

On m’a souvent pris pour un rescapé de la mouche Tse-Tse (ou la mouche Tseu-Tseu, celle qui rend endormi mais philosophe), ou pour un lointain cousin du paresseux – dont j’ai gardé la taille des membres inférieurs (*). Mais c’est plus compliqué que ça, disais-je. Je suis, en fait, comme le chat qui baille parce qu’il se rend compte qu’il n’y a rien à faire, comme dirait Kérouac. Et plus j’observe mon chat, plus je me dis qu’il a tout compris. Tout ça sans réfléchir en plus ! Quand on vous dit que le divin est sans effort…

La réflexion fut plus longue de mon côté. J’ai d’abord été « jeune cadre dynamique », mais cela n’a qu’un temps (le temps de la jeunesse notamment). En effet, quand tu comprends que tu n’auras pas de médaille à faire bien ton boulot (ni de sanction à le faire mal), et quand 30% de tes collègues pas plus cons que toi se font virer du jour au lendemain parce que deux boîtes du groupe ont décidé de jouer aux poupées russes, tu appréhendes assez facilement la réalité : tu n’es qu’un kleenex. Un truc jetable et utilisable au même titre que les autres, qui se trouvent avoir la même forme et le même pouvoir d’absorption que toi – du moins, aux yeux de ta hiérarchie.

 

 

Un peu d’histoire

Au début, je me suis dit : je vais glander en faisant semblant de travailler. Au bout de quelques années de pratique, j’avais atteint une sorte de paroxysme où l’on m’attribuait les meilleures notes de toute ma carrière (oui, oui, on nous note comme à l’école dans les grandes entreprises – et même pas besoin d’amener une pomme à la maîtresse, si c’est pas beau tout ça) et où j’en branlais pas une. Je partais du bureau à 17h30 là où mes collègues ne partaient pas avant 19h (en tout cas, c’est ce qu’on me disait) et personne ne me demandait des comptes. Je faisais semblant de courir, je suais sous les bas, je disais à qui voulait l’entendre que j’étais débordé. Le monde de l’entreprise était aux anges : un homme débordé mais qui avait une vie de famille. J’étais l’exemple même qu’on peut réussir en restant humain. La mascarade ne dupait au final pas grand monde, j’imagine, mais nous étions tous acteurs d’une pièce qui contentait les spectateurs et personne n’aurait osé remettre en cause cet équilibre, car le remettre en cause, c’était menacer le sien.

 

Cependant, je n’étais pas plus heureux, j’avais l’impression d’être complice de cette comédie – voire le protagoniste – et de surcroît, j’étais atteint par un début de dépression (je ne connaissais pas à l’époque le terme de bore-out). Le sens de ce que je faisais m’échappait, or, bien que paresseux par nature, je fais partie de la catégorie des gens qui ont besoin de sens (c’est pas pour ça que je suis une flèche, mais c’est un autre débat).

 

Un jour, je me suis retrouvé en inter-mission. En tant que consultant interne, j’avais des missions régulières à l’étranger et au retour d’une de ces balades professionnelles (dans ce paradis urbain qu’est New-York pour l’anecdote), je me suis retrouvé sans affectation car le département avait été réorganisé. On m’avait oublié. Sans rire. Quand je suis rentré, je n’avais même plus de badge pour aller à la cantine. J’étais écarté du troupeau, et pire, je ne reconnaissais plus le troupeau. Alors, on m’a mis arbitrairement dans une direction quelconque avec un chef qui n’avait rien demandé, mais on ne m’a pas donné du boulot pour autant. J’étais « en trop ».

Par nécessité, je me suis donc mis à développer des activités extraprofessionnelles sur mon lieu de « travail ». C’est-à-dire qu’au lieu ne de rien foutre en ayant l’air de bosser, je me suis mis à rien foutre en ayant l’air de rien foutre (la révolution était proche). Ce n’était pas de la résistance passive, mais active. Une revendication. Ni salariale, ou social. Non une revendication de vie.

D’ailleurs, ce jour-là l’a changée, ma vie.

 

 

La théorie du grain de sable

Une entreprise fonctionne sur des codes. L’un de ces codes est que les gens travaillent dur pour mériter leur salaire, que c’est une fierté et patati et patata. Viennent ensuite tout un tas d’autres codes (vestimentaire, sémantique, etc.), et notamment un code très respecté dans les entreprises cul-serré de la Défense qui ont la joie d’être au CAC40 : le code horaire. Ainsi, l’entreprise fonctionne sur le principe que les cadres doivent arriver tôt et partir tard, qu’ils aient quelque chose à foutre ou pas. Nous ne sommes pas payés à l’heure, on nous rabâche à longueur de journée que l’équilibre entre vie pro et vie perso est essentielle, on fait des séminaires sur le bien-être au travail (organisé par des consultants aussi drôles qu’une blague Carambar et qui n’ont pas l’air d’avoir baisé depuis au moins 10 ans), mais ce sont des injonctions contradictoires. Le code horaire constitue l’un des nombreux paradoxes de l’entreprise moderne : on te dit que tu t’organises comme tu veux, mais si tu le fais, on t’abat à vue. C’est une fausse directive, un peu comme « soyez audacieux » ou « dites ce que vous pensez ». Quand tu travailles 15 ans dans la même entreprise, tu comprends assez vite que lorsque l’on t’invite à donner ton avis, on te teste, en fait, pour savoir si tu maîtrises parfaitement la langue de bois « maison ».

Ainsi, le jour où tu brises ce tabou horaire en partant à 17h sans aucune excuse (de type « rendez-vous chez le notaire pour l’achat d’un appartement » ou « enterrement de la grand-mère »), tu deviens un ‘original’. Lorsque tu es seul à le faire et que tu es reconnu comme un « bosseur », tout se passe bien (cf. ci-dessus). Lorsque tu ajoutes à cela l’ingrédient « iconoclaste » ou « glandeur », tu ne fais pas que détruire ta réputation, tu fais s’écrouler tout un système. Car ce type d’entreprise ne peut rien contre toi. C’est ce que tu découvres en posant le stylo : il ne se passe rien. Plus qu’un grain de sable, tu deviens le mec que les autres détestent (autant qu’ils l’envient) parce que tu es payé pareil que les autres mais que tu n’as pas, en plus, à t’emmerder à atteindre tes objectifs (qui sont, de toute manière, clairs comme du pastis), ou (pire) à partir à 18h30.

Malgré toi, en quelques semaines, cela fait tache d’huile : tu constates que les gens arrivent plus tard, partent plus tôt. Tu as totalement désorganisé le service en partant à une heure différente. Les gens se mettent à se parler, à se dire que, « finalement, tout ceci n’est pas si urgent » ou encore « je finirai ça demain, à merde c’est samedi, bon ben, tant pis ».

 

Tu te croyais le grain de sable et tu te rends compte qu’il y a tout une plage derrière toi. Elle était juste cachée sous quelques dalles de conformisme.

 

 

Les preuves

Alors oui, bien sûr, cette expérience ne concerne qu’un petit nombre de cas de figure (je vois mal l’employé à la chaîne arrêter de serrer les boulons), mais je pense que dans chaque entreprise, il est possible de lever le pied, possible d’arrêter de croire qu’en allant plus vite, plus fort et plus loin, on va y gagner quelque chose.

J’en veux pour preuve que le mois de mai reste le mois préféré des français (d’ailleurs, quand vous demandez aux parisiens quel est leur pont préféré, ils vous répondent tous « le pont de l’ascension »), qu’un sourire fera plus de bien à votre journée qu’une augmentation, que le temps passé avec vos proches ou à lire un bouquin sous un arbre est sans aucun doute le meilleur moment de votre journée, que les pays au plus fort PIB ne sont pas ceux qui ont le meilleur indice de développement humain et ne sont certainement pas les plus heureux (par contre, ce sont les plus meurtriers dans le monde de par leur politique internationale débile et ceux au climat social les plus délétères, ça c’est certain).

 

Le capitalisme crée du désordre, des guerres et des dépressifs : pour sortir de ce lien de subordination au capital, il ne reste donc qu’à le détruire de l’intérieur. Et la seule chose qu’ils n’arriveront pas à nous prendre, c’est le droit de glander.

 

Alors, faites comme moi : ne foutez rien.

En tout cas, rien de productif. Lisez des livres, sortez à l’air libre, allez parler à vos voisins, achetez des fleurs à votre maman (ou plutôt : cueillez-les), faites des sourires dans la rue aux jeunes, aux vieux, aux filles, aux chats de gouttière.

 

Si on s’y met tous, on va peut-être même arriver à quelque chose.

 

« Il n’est aucun problème qu’une inaction prolongée ne puisse résoudre » – Les Shadocks

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(*) on me dit dans l’oreillette que ce sont les membres supérieurs… OK, c’est pas grave.

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Aller plus loin dans la glande : Eloge de la paresse.

 

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8 réponses à “La glande va sauver le monde

  1. Pingback: Comme une envie de se reposer | Jean-Fabien, auteur sans succès·

  2. Très drôle ! J’ai beaucoup apprécié l’humour et la philosophie… J’ai failli devenir ingénieur, mais, je ne sais pas, un truc qui coinçait. Dès l’arrivée du mois de mai, en math sup, j’ai pris ma raquette, je n’allais plus aux colles et je jouais sous les fenêtres des copains studieux. Un jour, je revenais en sueur d’une partie improvisée, je traversais les couloirs silencieux d’un bâtiment éloigné de ma classe (que je croyais…), je passe nonchalamment devant une porte ouverte (ils avaient chaud, les pauvres), et je vois au passage, ma classe entière qui me lorgne et le prof avec… je continue l’air de rien, mais j’étais repéré. Certains éclats de rire (les trois copains de la classe, les autres en mode concours…) ne trompèrent personne… Je suis appelé par le prof, je fais machine arrière, bien décidé à ne pas réintégrer les cours, quels que soient les arguments du prof. Tant pis, j’assume… Le prof me demande juste de passer le voir après le cours. Ce que je fais. Malgré mon abandon, malgré mon refus de m’acharner (et de gâcher ces si belles journées), il était prêt à me faire passer en spé malgré tout. Il suffisait juste que je bosse encore quelques semaines, que je fasse de mon mieux. Sympa. Je n’oublierai pas à quel point j’avais trouvé ça sympa. J’en étais très étonné, car je ne le méritais pas. Il insista, m’encouragea. Mais non. Ce fut mon premier acte de rébellion. Je ne correspondais pas, et le système voulais quand même de moi. C’est beau, non ? C’était la première fois de ma vie que je prenais une vraie décision en mon nom. Les math, tout ça, c’était une histoire que je m’étais inventé. Les autres n’y étaient pour rien…

    Aujourd’hui encore, je peine souvent à oser être moi-même. Et, j’ai tellement envie d’être un paresseux ! Marrant, j’avais commencé une série d’articles sur la paresse comme solution pour sauver le mode, et je voulais les transformer en une sorte de guide. Mais trop la flemme, pas fini… C’eut été un comble d’écrire une telle somme sur la paresse et d’aller au bout, non ?

    Comme un sentiment d’affinité avec vous. Question de génération peut-être ?

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