L’inconvenance du désastre – Extrait

Jean fabien l'inconvenance du désastre couverture(1)

Le restaurant où elle m’a donné rendez-vous possède l’originalité d’un panneau de signalisation routière, ce qui facilite grandement ma tâche de description sommaire. Il ne ressemble à rien de particulier et se fond dans la masse des restaurants de passage, où l’on peut s’asseoir sans se souvenir d’y avoir déposé les fesses six mois auparavant (ce dont je doute cependant, mon postérieur ayant la mémoire des mauvaises formes).

Même les serveuses semblent n’avoir aucune essence, comme si elles faisaient partie de l’absence de décor. De parfaites pièces de rechange, escamotables et bon marché, atteintes d’un syndrome de transparence incurable.

L’ambiance est aussi glauque qu’une ambiance puisse l’être. Non pas que le manque de clients, le désert décoratif ou l’indigence du menu participent au désastre, mais on ressent une vibration indicible et fonctionnant à un niveau inconscient qui provoque une sensation flottante invitant à l’évasion hors du restaurant.

Inutile de dire que tout ceci ne me conditionne pas positivement pour l’arrivée de ma princesse du jour. Mon cerveau est sur le point d’avoir envie d’aller se dégourdir, une fois qu’il aura fini de régurgiter cette phrase engorgée de trop de verbes.

 

Bien m’en aurait pris. Je vois une femme avancer vers mon groupe de tables trop en vue avec la grâce d’un rhinocéros en rut, envoyant des ondes de misère sexuelle aux quatre points cardinaux. Si un cinquième point avait existé, il en aurait pris plein la tronche lui aussi. Je subodore que les univers parallèles ne sont pas en reste de messages de détresse. Elle jette des regards à bâbord et à tribord à la recherche de sa proie.

Il me faut trouver une excuse rapidement ou une échappatoire discrète.

Merde, elle m’a vu.

Quel con, j’ai gardé le Monde Diplomatique sur la table (notre signe de reconnaissance, moins connoté qu’une rose, et qui permet d’éviter de rencontrer une fille d’un bord politique inconvenant). La vision d’horreur m’aura engourdi les réflexes, paralysé le sens pratique.

 

— Bonjour Jean.

 

Dieu merci, j’ai modifié mon prénom sur ce site où je me suis inscrit avec l’énergie du désespoir et sur les conseils de ma sœur, sans trop y croire mais avec application (j’avoue avoir passé un certain temps à m’inventer une vie et me construire une pseudo-forme de conviction dans la démarche).

 

— Bonjour.

— Tu l’as lu ?

— Hein ?

— Le Diplo, tu l’as lu ?

— Ha… euh non… pas entièrement.

— Bon, ben ça veut dire que je suis pas trop en retard, dit-elle en révélant quelques dents cariées en un sourire du plus mauvais effet.

 

C’est la dernière fois que j’écoute ma sœur.

 


 
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5 réponses à “L’inconvenance du désastre – Extrait

  1. Je n’en suis pas encore arrivée là. Je déguste à petite dose …
    Déjà de bonnes lectures pour moi parmi les premières nouvelles. Donc, je savoure.
    A bientôt pour la suite.

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