« Le scorpion et la tortue » – extrait

tortue

(extrait d’un roman à paraître)

Il en est de certains évènements comme des rides. Imprévisibles, elles arrivent toujours quand on ne les attend pas, et quand bien même on essaye de les maîtriser avec toutes les techniques récentes à notre disposition, la marche du temps nous les imposent aussi sûrement que les seins trop volumineux, piégés par leurs poids et la fatalité implacable de la gravité, finissent inévitablement au niveau du nombril.
Il est aussi dérisoire de prévoir ce que la vie a décidé de nous imposer que d’essayer de tuer tous les papillons de Chine pour éviter qu’ils ne provoquent, par le simple battement de leurs ailes, un cataclysme à l’autre bout du monde.
C’est donc sereinement et avec le poids du destin sur mes frêles épaules que je me suis rendu chez l’ORL indiqué par mon médecin de choc. Mon calme a du l’impressionner, cela paraît évident.

Je tiens maintenant son ordonnance dans ma main gauche. Je décide d’en affronter la lecture d’un œil fébrile, mais averti (ce qui fait donc une paire d’yeux ; si l’œil du Cyclope était averti, celui-ci verrait mieux c’est sûr).

« IRM encéphalique.
Hypoacousie de perception fortement asymétrique avec nette prédominance gauche. Rechercher un schwanome vestibulaire, une anomalie de l’angle pontocérebelleux »
J’ai la désagréable impression d’être une patate chaude qu’on se refile de médecin en médecin. A ce rythme, je serai patient du Docteur House avant la fin du mois. La bonne nouvelle c’est que là-bas je serai bien soigné (si j’arrive avant la fin de la saison 8).
La deuxième désagréable impression est de ne pas maîtriser les épées de Damoclès qui me menacent : Schwanome, problème sur l’angle pontocérébeleux. Autant de nourriture pour mon hypocondrie qui ne manquait pourtant pas de carburant. Je sens que je vais encore bien dormir.
Est jointe une liste de médecins qui pratiquent les IRM. Ils sont répartis dans tout Paris. Pas de discrimination, les pauvres aussi ont le droit à leur schwanome.

*

Lundi, 8h
Aujourd’hui, je dois me rendre à mon IRM. La standardiste, affable comme une autiste muette, m’a donné rendez-vous rue de Turin. Je m’y rends donc, légèrement anxieux à l’idée de découvrir un nouveau quartier et de nouvelles finesses médicales qui m’avaient jusqu’alors épargné.
Plus je m’approche, plus je suis à l’écoute de mon corps, et plus je vais mal. J’entends mon cœur, j’entends mes os, j’entends les cliquetis insensés de cette machine qui n’aurait jamais du tomber en panne si vite, je suis spectateur de ma propre symphonie du désordre.
Il pleut. J’aimerais être de ces personnes qui interprètent les signes, afin de pouvoir trouver un réconfort quelconque. Inutile de feindre d’en être, les seuls signes que je comprends sont les panneaux « Exit » et les majeurs dressés que certains automobilistes sèment sur leur passage, tel le petit poucet s’éloignant trop de sa maison.
D’un autre côté, je doute que la pluie soit un bon présage dans la moindre religion, à part peut-être la confrérie des paysans de la Motte-Beuvron.
Arrivé à la clinique, une demoiselle un peu rouge et très bouffie m’accueille. Elle a un peu une gueule de tomate après le lancer. Elle me fait remplir un QCM plein de questions que je ne comprends pas (ça c’est bon signe).
Une question m’interpelle : « Etes-vous claustrophobe ? ».
Pourquoi cette question ? Je questionne à mon tour la standardiste en lui disant que j’ai peur d’être claustrophobe, dois-je cocher ?
Elle me répond en souriant « Nous verrons sur place ». Bien, je vais faire d’une pierre deux coups : je saurai si j’ai un schwanome vestibulaire (ou une anomalie de l’angle pontocérebelleux, ce qui sonne mieux tout de même) et si je suis claustro. Je ne me suis pas déplacé pour rien.
L’attente est assez insupportable, j’ai peur de commencer une activité et d’être interrompu (je déteste m’arrêter au milieu d’une tour Eiffel en allumettes). Le stress commence à me gagner. Je pense que ma pathologie s’apparente a de la claustrophobie préventive. Vivement que je sois vraiment enfermé que je puisse péter sérieusement un boulon.
Ca fait maintenant vingt minutes que je trépigne et je n’en peux plus de m’interroger sur ma phobie présumée (les médecins sont des maîtres du suspens). Au moment où l’on annonce mon nom, j’ai l’impression d’avoir gagné à l’Euromillions.
Je me lève fièrement, les gens me regardent, gênés : « T’inquiète p’tit gars, la prochaine sera pour toi ! ».
Je pénètre dans un espace exigu (c’est le début du test ?) où un infirmier d’environ vingt-cinq ans m’accueille. Qu’est-ce qu’il y connaît aux schwanomes lui ? Envoyez-moi un vrai spécialiste ! Vous croyez que je vais me faire enfermer (ou tout comme) par un blanc bec qui finit à peine ses études ?
Il m’indique de ne pas bouger pendant l’examen sous peine de devoir recommencer la séquence. La force de persuasion de cette phrase me fige tel l’aventurier antique pétrifié par une gorgone.
Les murs sont tapissés d’explication technique sur ce qu’est une IRM. Et là, le choc. On voit la photo d’une personne en train de rentrer dans une sorte de tunnel lumineux (genre crémation laser). Comment s’échappe t’on ? Je comprends mieux pourquoi on vous file une blouse ridicule et ouverte dans le dos, c’est pour éviter les fuites de dernière minute.
Je me rassure en me disant que ce truc doit pouvoir servir à des obèses (ce qui est aussi vrai pour un siège Air France, ce qui me rassure moins).
Avant de faire cet examen, j’ai interrogé quelques amis qui m’ont conseillé de fermer les yeux, m’indiquant que cela serait plus supportable, je comprends maintenant pourquoi il leur paraissait utile de me prodiguer des conseils, et pourquoi ils semblaient inquiets (note pour plus tard : changer d’amis).
Arrive ensuite un vieil homme à la barbe blanche, tour à tour jovial puis énigmatique et qui semble être le médecin (ou serait-ce un clown ?). N’est-il pas un peu vieux ? J’espère qu’on n’aura pas à refaire l’examen si lui se met à trembler.
Malgré son apparente décontraction, il est hors de question que j’endorme ma vigilance et c’est pourquoi je décide de ne pas tourner autour du scan.
« Pourquoi m’a-t-on demandé si j’étais claustro ? », demandé-je tout à trac.
Sourire (sadique il me semble) : « Pour réaliser l’IRM, on va vous enfermer dans une sorte de sarcophage pendant 20 minutes, certaines personnes ne le supportent pas, voire suffoquent ».

*Gloups*

Quand je regarde une émission télé sur la santé, les quinze minutes suivant l’émission, j’ai toujours la certitude absolue d’avoir la maladie qui vient d’être évoquée (la dernière fois j’étais atteint de vaginisme). Il m’arrive même de développer spontanément divers symptômes manquants. Inutile de dire que je commençais à suer à grosses gouttes dans mon costume Smalto (à qui il manque visiblement la compétence éponge).
Après les instructions du père Fouras, qui ne semble pas stressé lui, ce qui me rassure un peu, me voici de nouveau entre les mains de l’infirmier qui doit m’injecter le produit. Il s’y reprend à plusieurs reprises : « Vos veines roulent drôlement ! ». C’est bien, elles ont l’instinct de survie.
J’arrive ensuite dans la pièce proprement dite, qui paraît bien grande pour un si petit tube.
Quel esprit torturé a eu l’idée de faire un sarcophage aussi minuscule ? A quoi bon signer les conventions de Genève et interdire la torture si c’est pour autoriser les IRM ?
Avant de me faire pénétrer dans le tube, on me met un casque qui diffuse France Info, la torture est réellement bien étudiée.
Heureusement pour moi, assez vite j’ai l’impression d’avoir la tête dans un groupe électrogène, l’odeur de gazole frelaté en moins.
Je me demande combien de chausse-pieds ils utilisent pour faire passer un obèse là-dedans, le designer du tube a peut-être du bosser chez Air France finalement.
Je vis l’examen lui-même dans un état second (voire tiers). Un système de miroirs me permet de voir le médecin et l’infirmier s’afférer derrière des consoles (ont-ils accès à Facebook et font-ils semblant de travailler a l’instar du cadre moyen d’une entreprise du CAC40 ?). A chaque fois que l’un des deux se lève, je me dis « Si un tremblement de terre intervient maintenant, je vais rester coincé jusqu’à la fin de mes jours dans ce tube à écouter France Info ».
Au bout d’un certain temps, je me mets à compter les secondes (activité à peu près aussi passionnante qu’écouter France Info, les deux cumulées donnant une vision assez fidèle de la vie d’un moine tibétain).
Quand le système bouge au ralenti pour m’extraire de la machine, je ne suis plus moi-même, comme si mon esprit était resté à jamais prisonnier de ce tube.
La pièce se met alors à tourner.

*Trou noir*

Je me réveille, de nouveau allongé. Le jeune blanc-bec et le père Fouras sont au-dessus de moi, il ne manque plus que Passe-murailles et les tigres. Trop d’émotions visiblement, je me suis évanoui. Cependant, tout va bien d’après le docteur, l’analyse de l’IRM ne montre aucun défaut.
C’est bien ma veine, il va falloir que je vive avec l’idée que tout va bien et que toutes les chances sont de mon côté. La vie peut être sournoise parfois.

 

 

Publicités

15 réponses à “« Le scorpion et la tortue » – extrait

  1. Le début est prometteur …
    Je n’ai pas compris le titre mais ça viendra lors de la lecture complète.
    Bonne plume alors et heureuse que l’IRM n’ait rien décelé 😉

  2. Mais quelles aventures ! Depuis que j’ai vu Dr House, je sais ce qu’est un IRM, ils en font tout le temps, dans la série. Donc, si on me parle de cet espèce de suppositoire creux, je fais « oui, oui » et je ne me présenterai jamais à l’examen !! 😉

    Tu n’as aucun défauts ?? Madame Jean-Fabien doit être heureuse, alors ! :mrgreen:

  3. J’aime beaucoup ce récit, bien écrit, bien tourné sans chichis. On ressent bien là toute l’impuissance qui nous envahi face à l’inconnu et la complexité du monde médical.
    (extrait: « Je vis l’examen lui-même dans un état second (voire tiers). Un système de miroirs me permet de voir le médecin et l’infirmier s’afférer derrière des consoles (ont-ils accès à Facebook et font-ils semblant de travailler a l’instar du cadre moyen d’une entreprise du CAC40 ?). A chaque fois que l’un des deux se lève, je me dis « Si un tremblement de terre intervient maintenant, je vais rester coincé jusqu’à la fin de mes jours dans ce tube à écouter France Info ». »)

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s