Une indifférence urbaine

sdf

Dans l’indifférence générale, je m’avance.

Dans le brouhaha indistinct, je m’éclipse.

A peine une ombre, tout juste un corps. Les molécules d’air pollué m’absorbent dans un processus chimique involontaire qui me laisse boutonné de pollution, moi petite plante avachie, saule pleureur grisâtre à la manifestation physique en chute verticale.

 

Je marche comme on tombe.

 

Assez peu sûr de mes gestes, je déambule entre les images fantomatiques que mes rétines peinent à interpréter. Des passants ? Des lampadaires ? Des hallucinations ? Aucune idée, mais je les évite avec quelques dixièmes de seconde de décalage, suffisamment pour m’entendre proférer des borborygmes aussi proches d’une tentative d’apaisement qu’un Boeing 747 peut l’être d’un presse-purée.

 

Je suis désolé, vraiment.

 

Cela fait des années que j’essaye de disparaître pourtant, que j’essaye de ne laisser que poussières comme trace de mon passage importun. Mais je n’y arrive pas. Même m’évanouir, je ne sais le faire.

 

Alors, je suis désolé.

 

Et puis soudain la lumière. Un bras. Qui me retient. Qui me soutient.

 

Faire le point. Me stabiliser. Ouvrir les yeux mi-clos. Déplisser mes paupières alourdies par quelques grammes de trop d’alcool mélangé à mon hémoglobine épaisse, typique du poivrot que je suis devenu malgré moi, malgré mon enfance heureuse, malgré mes innombrables amis, tous disparus comme des larmes dans un océan trop agité. Ils m’ont aimé. Mais n’est-ce pas là que tout a commencé : « allez Dédé, viens prendre un verre » ?

 

Ou est-ce quand ma femme m’a quitté ? Quand je suis rentré chez moi après une journée de travail déprimante et que j’ai noté quelques changements infimes. Une absence d’odeur fruitée, un courant d’air manquant, aucun mot sur la console, un placard trop bien rangé. Et surtout trop vide. Mon enfant amenée avec elle et que je n’ai jamais revue depuis. Mon amour, ma vie. Ludivine.

 

Ou peut-être cette lettre que j’ai reçue ? Après 25 ans de services – inutile de préciser « bons et loyaux », cela ne m’aurait apporté aucune médaille –, l’on m’indiquait par voie postale (me le dire dans les yeux aurait sans doute été trop douloureux pour mon interlocuteur) que j’étais la victime collatérale malheureuse d’un plan d’économie – un plan de sauvegarde de l’emploi même – qui tendait à réduire les charges. Ah ça, malheureux je l’étais. Sauvegardé, cela ne m’a pas paru évident sur le coup. J’étais une charge. C’était assez bien résumé finalement. J’étais la victime d’aujourd’hui qui sauvegardait les marges de connard en cravate de demain.

 

Ou peut-être est-ce que cela remonte à plus loin. Le ver était dans le fruit. Le mal me rongeait insidieusement depuis que mes parents étaient morts dans ce stupide accident de voiture. Leur Super 5 écartée de la route comme on écarte un nuisible par un puissant bolide conduit par le fils du maire. Un peu éméché lui aussi. C’est ce qu’il paraît. Les gens sont mauvaise langue tout de même.

 

Je vacille. Le bras tient bon.

 

Je le regarde, ce bras. Utilement prolongé par une main délicatement manucurée et rehaussée d’une bague à la taille presqu’absurde. Un bras solide et doux. Je ne me sens pas oppressé ou agrippé, mais protégé.

 

Je n’ose pas lever les yeux, j’entends une voix. Soucieuse, la voix.

 

« Prenez ma place Monsieur, cela n’a pas l’air d’aller ».

 

Non, cela ne va pas, c’est sûr. Tiens, je suis dans le métro.

 

« Monsieur… ? »

 

Une voix d’ange peut-être ? Même pas. Une voix normale, mais apaisante, car simple et sans distance. Je ne me souviens plus la dernière fois qu’on m’a donné du Monsieur. Je me croyais moi-même faire partie du mobilier urbain. Une sorte d’étagère Ikea à la dérive, démontée trop de fois, la clé Allen égarée en bonus.

 

J’ose. Je lève les yeux. Mes yeux, jadis faits d’un ciel d’azur et aujourd’hui parsemés de taches de vie merdeuse. Comme une toile souillée. Un passé trop lourd qui massacre un futur incertain. Une effraction de mon iris.

 

Je la regarde. Une jolie blonde. Je crois. Je ne regarde plus les gens de toute façon car eux ne me voient plus. Effet d’optique misérable, cercle vicieux d’une disparition ordinaire.

 

Je m’assois. Elle me lâche le bras, je vais mieux.

 

Un peu d’humanité. Pourquoi elle ? Pourquoi moi ?

 

Elle vient de me sauver un peu la vie sans doute.

 

Jusqu’à demain.

 

 

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14 réponses à “Une indifférence urbaine

  1. Super beau, bravo ! Je ne connaissais pas ton côté euh comment dirai je ? ton côté nostalgique voilà ! fabuleuse et si réelle histoire ! Merci !

  2. Un histoire touchante, bien écrite. Bravo pour ce genre de nouvelles.
    Je regrette seulement de ne pas pouvoir entrer plus dans la réflexion de cet homme, de son avant un peu plus détaillé, de ses espérances …
    Je reste un peu sur ma fin, preuve que j’ai bien accroché, non ?
    A bientôt au salon et merci de ces billets du matin.

  3. Il y a un moment où les hamsters arrêtent de tourner dans leur roue, emberlificotés dans leur rouleau de scotch.. Ils s’arrêtent. Ils lisent un truc.. Un truc comme un bâton qui empêche leur roue de tourner rond.. Ils sourient, un peu … un sourire, si j’osais l’écrire, teinté de mélancolie..
    Avant de remettre une patte devant l’autre, avant de repartir savourer le délicieux tourbillon de la vie, ils adressent une révérence à l’auteur.. et lui tirent leur chapeau.

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