Le repas

dîner

Dire qu’à l’époque j’appréhendais ces évènements n’est pas tout à fait exact, car ils faisaient partie intégrante d’une certain forme de tradition à laquelle j’adhérais mollement, n’ayant jamais réussi à me dépêtrer honorablement et sans incident diplomatique de ces instantanés familiaux un rien convenus auquel tu te rends avec l’enthousiasme d’une pute levant son 20ème client de la journée.

 

Ce n’est pas tant les victuailles abondantes et à l’odeur délicieusement nostalgique qui me répugnaient, même si l’enchaînement des fêtes faussement enjouées mais véritablement caloriques n’était pas du meilleur effet sur mon humeur vagabonde et ma silhouette jadis superbe.

 

Non, ce serait plutôt les convives le problème. Ce clan auquel tu n’appartiens que de manière sporadique et involontaire le temps de quelques couverts agités ne te fait plus rêver. Il apparaît un tel fossé culturel entre eux et toi, et une si infime envie de te mettre au saut en longueur que la partie semble jouée d’avance en ta défaveur. Tu vas manifestement t’emmerder sévère.

 

Mais là n’est toujours pas le fond du problème. Si l’on devait trouver une origine à cette distance entre toi et ta famille aussi éloignée qu’une famille puisse l’être, tant par le nombre de degrés que par la géographie, nous dirions que cela remonte à loin. A peu près à l’époque j’imagine où je venais « visiter » ces parents d’une autre réalité à mes yeux (« t’as vu Papa, il y a des moutons dans le jardin de tonton ? ») et où on me demandait – dans l’espoir sans doute de me soutirer des informations capitales dont j’aurais eu grand peine à être détenteur  – ce qui « marchait » à Paris. Euh… ? Ce qui marche ? Je sais pas moi… Les piétons ?

Cette époque où, petit insolent que j’étais, je semblais interpellé par l’absence d’une Fnac dans le département, ce paradis perdu de l’enfance où l’on m’indiquait – sans rire – que le concert de Rock le plus proche se tiendrait le mois prochain « à la ville » (c’est-à-dire à environ une heure de routes caillouteuses minimum si aucun tracteur n’avait décidé de tracter ce jour-là) ce qui avait pour seul effet d’écarquiller mes yeux de myopes (maladie rare dans le coin) un peu plus que d’habitude.

Le pire étant de s’apercevoir avec les mots de l’époque (je commençais à peine la lecture du club des 5) du niveau de snobisme dont semblaient empruntes mes sentences intérieures. Etais-je différent ou étaient-ce eux les extraterrestres ?

 

Aujourd’hui, je ne sais pas ce qui m’a pris d’accepter ces retrouvailles, le mot même semble étranger à cette réunion hétéroclite d’anciens combattants d’une guerre familiale jamais vraiment déclarée. Alors je me rappelle. Ces moments où les oreilles ébahies j’écoutais le dialogue d’un autre espace-temps. Une double réalité te frappe subitement derrière ces mêmes esgourdes encore sonnées de ces tentatives de communication improbables : tu n’as jamais rien eu en commun avec eux.

Alors, tu t’accroches, tu écoutes l’air de rien (un air que tu maîtrises parfaitement) et tu attends. Comment as-tu pu oublier ces supplices répétés que constituaient les dîners familiaux où tu devais offrir une religieuse attention à un oncle lointain et raciste, où tu devais feindre l’émotion devant les photos de mômes aux tronches de consanguins que tes cousins avaient pondu dans un moment d’absence ? Où sont passés tous ces souvenirs qui te fouettent à cet instant précis le peu de dignité qui te reste ? Merde, tu as l’impression d’avoir plus de points communs avec un ami Facebook qu’avec le moindre des convives ici présent.

 

Tu décides donc de fermer ta gueule, attitude maintes fois appliquée et qui fonctionne admirablement bien, ta famille considérant alors que tu n’as pas fini ta crise d’adolescence bougonne et muette (39 ans semble pourtant un âge raisonnable pour passer à l’âge adulte mais tout le monde se fout de ta poire et de l’âge du capitaine, donc tout va bien). Les conseils avisés à la planète entière concernant la réduction du chômage, l’économie du pays, la situation au Proche-Orient glissent sur toi comme une planche à voile sur un lac étal. Même quand un cousin te dit que ce qu’il manque au gouvernement c’est une bonne paire de couilles – j’imagine qu’on doit trouver ça sur le boncoin.fr – et qu’il faudrait réduire les dépenses de tous ces peignes-cul de fonctionnaires, tu ne fais que noter, outre l’élégance du propos, que c’est le même qui se plaignait que son enfant soit dans une classe de 26 élèves il y a de cela 10 minutes, mais tu ne rétorques rien. Tu te tiens à ta ligne de conduite, sobre et ferme, d’absence de répartie.
Moment redouté. Le fromage. Ce moment lacté qui voit la paresse neuronale prendre le dessus, promesse d’un lâcher prise dans la beaufitude acceptable car tant rabâchée. Tu le sais que les fainéants de pauvre vont avoir leur minute de gloire entre le Bourgogne et le Morbier, que le bijoutier de Nice va être réhabilité en moins de temps qu’il n’en faut pour déboucher le Mâcon village qui se marie mieux avec le chèvre. Tu n’as pas atteint le dessert que tu es déjà malade, ivre de paroles insultantes à tes dernières cellules grises encore en état de fonctionner après un tel assaut d’ignorance crasse et de bêtise ordinaire.

Alors tu bois, tu sers les dents, tu comptes les moutons, non pas les moutons tu vas t’endormir ducon, tu comptes les convives, tu essayes de te rappeler leur prénom et ce qu’ils font dans la vie. Bref, tu t’évades.

Et puis l’incident bête. Même pas grave. Juste le brin de paille qui fait briser le dos du chameau.

 

Tu avais tenu, mais là tu craques. C’est la phrase de trop. Comme si on avait appuyé sur l’interrupteur de ton assertivité. La victoire de ton abnégation était à une cuillère à café de tiramisu, mais quand ton oncle ou ton cousin ou je sais plus qui on s’en fout te dit droit dans les yeux (serait ce de la provocation connard ?) « C’est pas possible ce gouvernement de dangereux communistes qui veulent taxer à 75% les salaires de plus d’un million d’euros. Ils ont vraiment rien compris. Moi, ça me dépasse… qu’est-ce qu’ils ont contre les riches ? », là tu ne sais plus fermer ta boîte à camembert (d’autant plus qu’on en est toujours au fromage). Le train de ta sérénité déraille. Alors tu réponds :

–         Avec ton salaire actuel, tu dois être assez préservé non ?

–         Comment ça ?

–         Ben, à part si ton salaire se multiplie miraculeusement par 1000, tu devrais être assez tranquille question impôts…

–         …

–         Euh… j’ai oublié un zéro ?
Le truc con, la réplique minute. Même pas méchant, juste un micro-craquage. Un peu comme quand tu te tapes un paquet de Pringles alors que t’es au régime. Tu te dis c’est pas grave. Mais en fait, si.

 

Consternation.

Les conversations se figent, les convives dont la somme des qi en milliards dépasse à peine le PIB du Bangladesh te regardent comme si tu venais d’avouer que tu avais violé ton hamster.

Mon voisin me glisse que mon interlocuteur est au chômage et en fin de droits. Bon c’est pas marqué sur son front non plus, hein ?

Les visages t’observent, essayant d’évaluer le niveau de gravité de ta faute.

 

Mais c’est trop tard. C’en est fini. Tu es condamné.
Tu es le petit con de snobinard.

Pire, tu es le parisien.

 

Bon. Je crois que je vais pas prendre de dessert, ça compensera avec le paquet de Pringles.
Et dire que tu étais parti avec de bonnes intentions.

 

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21 réponses à “Le repas

  1. « …n’ayant jamais réussi à me dépêtrer honorablement et sans incident diplomatique de ces instantanés familiaux un rien convenus auquel tu te rends avec l’enthousiasme d’une pute levant son 20ème client de la journée ».
    Je trouve cette phrase extrêmement bien écrite : une phrase qui contient « un rien convenus » et « pute » à la fois, c’est un petit bijou de décalage. Et la comparaison en elle-même est féroce et drôle. Bravo 🙂

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