Ecrivain, travailleur pauvre

billet_brule

Une sorte de suite de : Le BFR de l’écrivain ou le blues des jours sans pâtes

 

 

J’aime bien faire des sortes de suite, comme un sequel assumé mollement (c’est tout moi ça, mollement), le truc pas franc, un peu vicieux où tu reprends des informations de l’ancien article mais un peu détournées pour tromper le lecteur.

Une sorte de suite, c’est un peu comme une fuite, le refus de se renouveler, céder à la tentation d’exploiter un filon déjà franchement visité. Bref, c’est pas glorieux.

 

Mais bon, savoir que j’aime faire des sortes de suite ou que j’adore la fuite, on s’en tape, sauf si on est amené à jouer au poker ou à coucher ensemble. Or, vu ta gueule, cher lecteur, tu n’es éligible ni à l’un ni à l’autre, donc bref.

 

 

Le marché du livre

Après cette brillante introduction qui démontre s’il en était besoin qu’il ne faut pas boire avant d’écrire, il est temps d’en arriver à la raison de ma présence sur ton écran : le livre et l’écrivain.

Pourquoi un tel titre me direz-vous ?

 

L’expression travailleurs pauvres (« working poor » en anglais) s’utilise pour décrire des personnes qui ont un emploi la majorité de l’année, mais qui demeurent dans la pauvreté, du fait de la faiblesse de leurs revenus (revenus d’activité plus prestations sociales). (source : Wikipedia)

 

 

Eh bien, c’est un fait, le marché du livre souffre d’un certain nombre de paradoxes.
L’un de ces paradoxes est que c’est l’un des seuls marché dont la caractéristique première est de fonctionner sur une forte dissymétrie de l’offre et de la demande, en défaveur de cette dernière, celle-ci étant incapable d’absorber les 65 000 nouveaux livres qui sont publiés tous les ans (oui, tu as bien lu : plus de 150 bouquins par jour).

Le deuxième paradoxe est que c’est un marché à la concurrence faussée – ce qui n’est pas un mal pour les produits culturels me direz-vous – à la faveur des lois sur le prix unique du livre, obligeant nos chers parlementaires à des acrobaties réglementaires assez ahurissantes pour éviter que les champions du cassage de prix tels Amazon ne puissent cumuler les réductions permises de 5% à la livraison gratuite et donc vider les librairies des derniers clients.

Ce paradoxe est en télescopage direct avec un autre paradoxe, lié, lui, à l’explosion du marché numérique, là où il y a encore quelques années, le support physique semblait le seul acceptable (ô joie sensuelle de tourner les pages d’un livre fait de papier). En effet, aucune loi ne vient perturber ce marché-là et le moins que l’on puisse dire, c’est que c’est la foire d’empoigne, entre les vieux éditeurs sclérosés qui fixent des prix numériques totalement prohibitifs et absurdes (s’expulsant eux-mêmes de facto de ce marché en pleine explosion) et les nouveaux venus qui s’en donnent à cœur joie dans la course aux bonnes affaires, les prix d’un livre numérique pouvant varier de la gratuité totale jusqu’à 70% du prix du livre physique.

Nous glissons alors vers un autre paradoxe, à savoir celui du stockage des produits culturels, et particulièrement le livre. Même si on a inventé un jour le livre de poche, le rayonnage d’un rayon littéraire a une empreinte économique qui ne pourra jamais rivaliser avec celle d’un rayon écran plasma. De plus, si personne n’a envie d’acheter le robot-minute des années ‘70, sauf éventuellement dans le cadre d’un remake de massacre à la tronçonneuse Seb, il n’en est pas de même des lecteurs clairvoyants pour qui nouveauté n’est pas forcément gage de qualité ou de progrès (c’est que c’est pas con un lecteur – à part les lecteurs CD qui font que lire bêtement des 0 et des 1). Un bon rayon devra donc trouver l’équilibre parfait entre nouveautés et vieux classiques, entre originalité et culture de masse.

On notera d’ailleurs que l’ensemble des ces paradoxes ne sont pas étanches (sinon, on en ferait des cirés me direz-vous), puisque l’arrivée du numérique ou de la POD (impression à la demande – sujet d’un prochain article (oh my god, c’te teasing d’acharné)) sont à-même de résoudre en partie le problème de stockage sus cité.

 

Le dernier paradoxe, à mon sens, est le nombre d’acteurs et d’intermédiaires entre le produit de base (des lettres formant des mots, agencés avec plus ou moins de bonheur) et le client final (ma voisine du 7ème principalement).

Pour un livre classiquement distribué en librairie, il vous faudra : un éditeur, un imprimeur, un distributeur, un diffuseur et un point de vente (libraire, supermarché, etc.). Pour faire simple l’éditeur édite (il sélectionne des bouquins et les rend présentable), l’imprimeur imprime (sur du papier et avec de l’encre, ce qui fait de lui un lointain cousin du poulpe – et ce n’est pas une poulpe fiction), le distributeur distribue (un peu comme le facteur, mais sans vélo), le diffuseur diffuse (et je parle pas de parfum odeur marine mais plutôt de promotion « achetez mon livre tout frais, auteur garanti 100% bio ») et le libraire rafle la mise.

Ha oui, j’allais oublier : il faut aussi un auteur (lui je sais pas ce qu’il fait à part mettre des écharpes trop longues et caresser son chat).

 

Et alors, me direz-vous, qui gagne quoi ?

 

 

Le prix du livre

Bon, partons d’un livre grand format vendu 15 euros TTC en librairie, et enlevons la TVA, le reste se répartit (en gros) comme suit si l’on prend l’exemple d’un éditeur qui assure lui-même sa diffusion (si Brise© le fait, pourquoi pas moi ?) :

prixlivre

C’est amusant de voir ça par ordre décroissant, car ainsi on constate que le connard qui a mis les mots dans le bon ordre ne touche finalement que 10% du prix HT (on peut ainsi constater qu’en plus d’être pauvre, il est probablement aussi un peu con).

Quand on sait de plus qu’un livre se vend en moyenne (tous styles et tout type d’éditeur confondus) à environ 250 exemplaires (800 pour un nouvel auteur signé chez un éditeur à compte d’éditeur), je vous laisse faire le calcul de ce que gagne en moyenne un écrivain pour son livre… En gros, pas lourd.

 

Ainsi, un nouvel écrivain qui vend son bouquin à 800 exemplaires (ce qui, honnêtement, et compte tenu du nombre de nouveaux auteurs qui sortent tous les ans, est pas si mal dans l’absolu) va toucher un peu plus de 1 000 euros s’il a bien négocié son contrat, alors qu’il aura probablement galéré une bonne année (voire plus) pour l’écrire. 1 k€ de salaire annuel, ça me paraît être un métier économiquement viable tout de même (si tu n’as pas d’enfants – ne parlons même pas d’une femme – et es capable de manger une fois par mois un paquet de pâtes Dia). Eh ouais les filles, c’est tout de suite moins glamour un écrivain, hein ? Non ? Ha mince encore, un paradoxe.

 

D’ailleurs, je dis qu’il va toucher 1 000 euros ce petit veinard, mais souvent il l’a déjà claqué quand on lui a fait un chèque d’à valoir (il avait pas compris ce que c’était, il a cru que c’était une prime – quand je vous disais qu’il était un peu con cet auteur).

 

 

Le paradoxe de l’à-valoir

Purée, on bouffe du paradoxe aujourd’hui, c’est la fête. Au-delà du fait qu’un à-valoir n’est qu’une avance, donc recoupable sur les futurs DA, on entend souvent des choses un peu absurdes sur cette pratique.

J’entends souvent des auteurs dire « mon éditeur m’a filé un à-valoir, il est obligé d’en vendre pour rentabiliser son investissement ! ».

Oui, mais non en fait. Enfin, disons que c’est plus compliqué.

En effet, l’auteur croit que s’il a un à-valoir correspondant à 2 000 exemplaires vendus en termes de droits d’auteur, son éditeur va essayer d’en vendre au moins 2 000. Malheureusement, le seuil de rentabilité pour l’auteur et l’éditeur… sont différents. Dans l’exemple ci-dessus, l’éditeur touche deux fois plus que l’auteur par livre vendu. Ainsi, s’il n’investit pas sur ce livre (et hors frais de structures), son seuil de rentabilité est donc deux fois moindre comparé à celui de l’auteur.

Or, un auteur ayant reçu cette avance, va mécaniquement et sans trop d’effort, en écouler quelques centaines grâce à sa notoriété et son propre réseau, avant même tout travail de l’éditeur. Voyant ce seuil de 2 000 ne pas être si simple à atteindre, l’auteur va alors naturellement « mouiller la chemise » et faire de multiples dédicaces pour assurer la promotion de son livre (encore une fois sans trop d’efforts de la part de l’éditeur) pour finalement atteindre péniblement son seuil de « break » et se dire : « purée, il avait vraiment bien calculé son coup mon éditeur. La vache, c’est un métier ». Cela s’appelle « le paradoxe du break dissymétrique » (rien à voir avec la Laguna de ton papa qui, elle, est très symétrique).

Finalement, l’à-valoir n’est souvent qu’une façon de « clore » le deal entre l’auteur et l’éditeur, car une fois que de l’argent rentre en jeu, l’auteur peut difficilement aller voir ailleurs.

 

 

Allez, on finit sur un dernier paradoxe (pas le moins intéressant), histoire de te remonter le moral ami auteur. J’en parlais un peu au-dessus (il y a genre 20 lignes) : écrivain reste quand même le métier où le rapport sex-appeal sur salaire est le plus élevé.

Je ne tenterai pas d’expliquer ce dernier paradoxe car il m’obligerait à résoudre une énigme à laquelle nombre d’écrivains se sont attaqués sans succès jusqu’à maintenant, à savoir le fonctionnement de la femme, mais force est de constater qu’il suffit de se dire écrivain pour que les yeux de la femme brillent comme si elle venait de croiser une voiture de sport joliment carénée. Et ça, mon pote, ça vaut quand même tous les salaires du monde (même si tu auras noté que ça a de grandes chances de te rendre encore plus pauvre, ce qui est balaise vu que t’as déjà pas un rond).

 

Après cette avalanche de paradoxes (bordel, je l’ai mis où ce dictionnaire de synonymes), la conclusion qui s’impose d’elle-même est qu’écrivain – en général – n’est pas un métier. Ben non, parce qu’un métier, tu gagnes ta vie avec. Ou alors, c’est un métier pour quelques élus (un peu comme président de République bananière). Pour tous les autres, il va falloir se résoudre à mettre sa fierté au fond de sa poche le mouchoir plein de glaviots d’amour propre éternué par-dessus et aller bosser comme plâtrier ou dalleur au premier chantier du coin.

 

A défaut du prix de Flore, t’auras peut-être le prix Gerflor.

 

Oui c’est nul, mais je te rappelle tout de même que je suis écrivain sans succès. Que mes blagues soient bonnes ou nulles, c’est le même tarif : la bulle.

 

 

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6 réponses à “Ecrivain, travailleur pauvre

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