Inside Saint-Ambroix (part II)

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C’est la suite de ça : Inside Saint-Ambroix (Part I)

 

13h

Première dédicace aux lecteurs de la bibliothèque de Goudargues (près de Montpellier me dit on dans l’oreillette, et non pas en Hollande). Aucune gloire – même légère – à en tirer, la dame à l’exemplaire par mes soins signé repart avec environ 30 bouquins dans son sac (résistant, le sac – sans parler de l’épaule qui le porte). Il n’y a pas de petite victoire. Enfin, je crois.

Deuxième dédicace dans la foulée – c’est ce qu’on appelle le sport de salon – à une maman grunge, je me rapproche imperceptiblement de mon cœur de cible. Je sens presque le sourire poindre.

 

13h30
L’alcool aidant, chaque personne s’arrêtant à distance d’haleine devient le héros d’un roman que je réinvente à chaque instant juste pour elle (la dédicace dont vous êtes le héros).
De plus en plus de lecteurs potentiels me disent revenir « demain » pour acheter mon ouvrage et me le faire signer. S’ils sont tous sincères, j’en aurai mal au poignet – pourquoi remettre à demain ce que je peux faire à une main franchement (oui, c’est nul, mais j’ai bu) ?

 

 

Déjeuner
Entre histoire de la particule – non élémentaire, noblesse oblige –, malaises vagaux et politique, la macarronade est un festival de bons mots et d’engueulades contenues. Je me régale de ces érudits du Gard qui se connaissent manifestement très bien et s’invectivent avec le sourire, on dirait un repas de famille, le roastbeef aux petits pois et la grand-mère chiante en moins.

 

De 14h à 17h30

Je traverse l’après-midi tel un zombie, évitant les coups de tête que la table sur laquelle je m’écroule périodiquement tente de m’asséner. Réveille-toi Jean-Fab’.
18h
A l’heure où le soleil a cessé de réchauffer l’habitant depuis bien longtemps et que l’on espère donc qu’il viendra chercher quelques échanges calorifiques parmi nous, la fatigue a fait son office et la motivation s’étiole devant la forteresse infranchissable que constitue la résistance à l’achat du lecteur dont la pile à lire ne cesse d’augmenter sans jamais se résorber – en tout cas, c’est ce qu’il prétend.

 

Alors on invente de nouveaux stratagèmes, fins et tranchants comme de la céramique :

+ « Un livre acheté, un câlin offert ». Une mamie me propose d’acheter un câlin, je refuse poliment – j’ai beau être le Calimero de l’écriture, je n’en suis pas encore la pute.

+ « Achetez-moi un livre je n’ai pas mangé depuis 15 jours », la fille s’enfuit (probablement chez les flics, mes secondes d’homme sans barreau sont comptées).

+ « Je repère une lectrice potentielle à 1 km et vous êtes à 1 mètre, vous ne pouvez plus vous mentir », la dame s’évanouit, pour le coup, réchauffée.

+ « Je vois à votre tête qu’il manque un peu d’humour dans votre vie ! « , clairement pas ma phrase la plus inspirée.
Une autre devient toute rouge quand je lui suggère que j’ai écrit ce livre pour elle et ne prend que ma carte (le marque-page l’intéresse moyennement, sans doute car il ne dévoile pas mon numéro de téléphone, lui).
Au bout de 10 tentatives d’effraction de leur réalité, la vanité de mon entreprise s’écroule sur elle-même.
Je me demande si j’achèterais un livre à quelqu’un d’aussi con. Le moral dans les chaussettes (risque pas d’être coincé dedans remarque, vu le nombre de trous), je m’interroge sur ma présence en ces lieux. Mes voisines m’enjoignent alors de rester.
Je suis si drôle, disent-elles. Je n’ai jamais trouvé Calimero particulièrement comique. Question de point de vue j’imagine (ma fille, par exemple, adore sa tronche de loser sympathique au chapeau fendu et carbonaté).

 

19h

Le maire me paye 3 punchs locaux, je retrouve le moral échappé par le trou du gros orteil. Je ne sais plus ce que je dis. Lui non plus. Je ne suis pas trop sûr qu’il s’adresse à moi finalement. Le moment est poétique.

Une conteuse, Krystin Vesterälen, nous réveille alors de contes fripons, le sympathique maire est aux anges (il est sans doute content pour ses administrés). Soit il aime l’alcool, soit il aime les histoires grivoises. Plus probablement est-il un aficionado du tandem, en tout cas il sait recevoir.

 

Dîner

Nous buvons sans doute un peu trop, et la discussion sur la politique belge et les économies d’énergie nous amène très loin. Mon voisin auteur de roman policier qui se présente aux municipales de la Grande Motte est très attentif, l’électeur belge ça lui parle. J’apprends aussi que ce même auteur a un bandage au poignet non pas parce qu’il a trop signé aujourd’hui – cela m’aurait légèrement froissé – mais parce qu’il a pris un coup de batte de baseball à Chatelet dans le métro parisien, lorsque deux bandes rivales ont décidé d’en venir aux battes. Est-il besoin alors de m’étonner, lorsqu’à l’évocation de mes origines parisiennes, je sens la perplexité poindre dans les regards furtifs qui me sont adressés ?

Je vais me coucher épuisé après quelques nouveaux verres de vin et des virages qui me semblent encore plus marqués que la veille.

 

 

Le dimanche

Un des auteurs présent me dit « pendant un salon, la veille ressemble jamais au lendemain ». Outre le fait qu’on se demande où est passé aujourd’hui, force est de constater qu’il a raison le bougre.

Je n’ai même pas le temps de prendre de notes mentales, tant le déplacement de mon stand à un endroit plus percuté par la désormais fameuse trajectoire du passant me laisse peu de répit (merci à Cécile Langlois pour ses conseils avisés concernant la cinétique de l’acheteur).

Je vends à des hommes, à des femmes (et même à un chien qui tenait son maître par une laisse un peu trop lâche et qui ne semblait plus vouloir partir de mon stand, ledit maître ne trouvant plus d’autre échappatoire que l’acte d’achat, douloureux visiblement – le chien a-t-il conscience qu’il se condamne ainsi à déguster de la croquette au rabais pendant quelques temps ?).

 

Je réussis même à refourguer des exemplaires de livres auxquels j’ai apporté ma contribution mais que je ne vends pas en général. Qu’arrive-t-il aux gens aujourd’hui ? Aurais-je dû lire mon horoscope (voire l’encadrer) ?

 

OLYMPUS DIGITAL CAMERAA peine le temps d’aller satisfaire quelques besoins naturels (par chance, bien fléché par le folklore local – ou comment une organisation sans faille s’exprime dans les moindres détails) que cela repart de plus belle, à tel point que je ne supporte même plus de papoter cinq minutes avec les grands-mères au pouvoir d’achat vacillant, déplorant leur occupation de cet espace frontalier à mon stand et à l’empreinte économique sur la pente ascendante.

 

C’est épuisé que je finis cette journée avec un bilan des courses plus qu’honorable (et honoré) : une proposition à participer à un recueil de nouvelles érotiques, de nombreux contacts avec des « personnalités » locales du milieu littéraire et autre, de nouveaux amis auteurs, un mal de crâne carabiné (putain d’alcool local), un nombre d’exemplaires vendu que la décence m’empêche de préciser, et surtout un dépaysement absolu le temps d’un week-end que l’on aurait presque aimé prolonger.

 

Cependant, il n’est point venu l’heure de s’extasier sur mes performances commerciales, car ma vie m’attend (la famille à nourrir, tout ça). Enfin, pour le moment ce sont surtout les virages du Gard, car il est temps de reprendre la route.
Ce n’est d’ailleurs pas tant la rentabilité économique de ce week-end qui est à pointer que la connexion à un rythme plus naturel pour quelques heures qui m’aura fait traverser la vitre du TGV (oui, je sais que je suis venu en voiture, c’est une image) afin de me perdre le temps d’un week-end dans le paysage et son inertie apparente.

Une âme romantique aurait sans doute vanté le poétique, exclu de la course permanente qui constitue l’essentiel de notre vie, elle aurait noté à quel point l’intangible ne peut s’exprimer dans le concret, et aurait fini en supputant qu’il faut parfois délaisser le sens apparent pour se reconnecter à un autre, plus profond sans doute. En ce qui me concerne, je dirais que j’ai connu des salons plus merdiques.

 

 

 

Ps : Un grand merci à l’organisation de ce salon (sans faille comme je le disais), au maire et à sa femme Marie-France pour leur accueil chaleureux et à tous mes nouveaux amis auteurs (ci-dessous, une photo de mes copines de table et de l’auteur mentionné mimant sa rencontre fortuite avec l’autochtone parisien armé).

OLYMPUS DIGITAL CAMERA

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2 réponses à “Inside Saint-Ambroix (part II)

  1. Hahahaha un vrai régal, je me suis bien marrée. Mais quelle idée de boire ces breuvages du gard ? lol ! et bravo pour la description parfaite des clients et des ventes aussi ! Merci Jean-Fabien.

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