Inside Saint-Ambroix – Part I

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7h du matin.

Malgré la mélodie caractéristique et familière de mon compagnon cellulaire, je peine à m’extraire de la quiétude enveloppante qui hante cette maison d’hôte immense où le maire de Saint-Ambroix m’a déposé hier soir. Je traverse les brumes épaisses de mon réveil improbable – et surtout pas gagné – en me remémorant la difficulté qui s’est imposée à mes sens tactiles et visuels pour localiser en tâtonnant les différents interrupteurs la veille. Vais-je réussir ce matin à m’éclairer de quelques photons synthétiques – ou devrais-je ouvrir ces grandes fenêtres glaciales et au bois engourdi par des années d’inertie afin de me mouvoir dans cet environnement inconnu – est la seule réelle interrogation traversant l’espace coincé entre mes deux esgourdes.

Interrupteur localisé. Lumière. Trop de lumière. Va pour l’obscurité tâtonnée.

 

7h30

Petite marche matinale afin de rejoindre le lieu de mon petit déjeuner : un moulin donnant sur une rivière magnifique et un lever de soleil éclairant les quelques nuages éparpillés et égarés sur ce paysage du Gard imposant et reposant. Marie-France m’accueille avec un sourire et un flot de paroles qui ne dépareillerait pas à un concours du plus beau moulin justement. Le maire n’est pas là, il est parti chercher les croissants – c’est-y pas la classe ? – m’indique la maîtresse de ces lieux rustiques et envahis par les plantes luxuriantes et aux toiles d’araignées centenaires. Outre le fait que mon appartement et son petit frère tiendrait sans difficulté aucune dans leur salon, l’on peut apprécier une vue assez bluffante sur la rivière sus citée de la baie vitrée d’une transparence en combat incertain avec la poussière charriée par les vents. Les premiers rayons du véritable maître des lieux réchauffent notre corps anesthésié par une nuit trop paisible – il n’a plus l’habitude, le bougre. Plus que la qualité de la literie – pourtant honnête – c’est la dureté du virage local et les inhabituelles intempéries autoroutières qui auront fatigué mon organisme fragile de citadin sédentaire. C’est qu’il y a un peu de route pour venir jouer au touriste dédicaçant dans le Gard.

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Visite improvisée et privée de la superbe mairie de Saint-Ambroix, agrémentée d’une discussion sur la qualité patrimoniale de cette cité apparemment bénie des Dieux mais bien de notre époque – 22% de chômage et 61% de foyers fiscaux qui ne payent pas l’IR, je n’aime pas les chiffres mais si ceux-ci s’imposent à ma conscience embrumée, qui suis-je pour les repousser ?

 

8h30

Qui a dit « café en terrasse » ?

 

9h00

Accueilli par des nappes en papier jaune poussin, je constate qu’aucune autre âme égarée ne semble avoir été pris de l’envie matinale d’humer l’atmosphère des lieux au saut du lit. Je m’assois malheureux, tel le Calimero du salon et attend. Et attend.

 

9h02

L’attente de 120 secondes supportée, le gymnase de Saint-Ambroix commence à bruire d’une activité désordonnée, augmentant irrémédiablement l’entropie de cet espace clos, en parfaite harmonie avec le second principe de la thermodynamique. L’atmosphère, qui ne souhaite pas être en reste, se réchauffe et les mains se touchent, les présentations s’enchaînent, tandis que mon esprit incapable d’ingurgiter la moindre information avant la troisième dose nécessaire de caféine tente de faire le point. Las, j’abandonne la bataille mémorielle au bout du troisième prénom et laisse les membres supérieurs m’effleurer, en transe légère et sur pilotage automatique.

 

9h30

Mes extensions podales m’indiquent maladroitement le niveau de température automnale que la chaleur variable de l’autochtone ne saurait forcément améliorer. Je me remémore douloureusement, en effet, mon entrée de la veille au repas du soir « à la bonne franquette ». Pénétrant après 7h30 de routes difficiles et tout en virage dans ce lieu inconnu, me voici arrivé devant un buffet aux couleurs interpellantes et à l’assiette unique. Fort d’un altruisme que je ne saurais renier, je la proposai à ma covoiturée – la passionnée et talentueuse éditrice Cécile Langlois – en plaisantant sans sourire sur ma faculté à manger avec mes doigts et sur un coin de nappe, ce qui n’eut pas l’heur de plaire à l’un de nos organisateur qui partit, apparemment irrémédiablement vexé, chercher d’autres assiettes en plastique et en marmonnant « tout de même, on sait recevoir ici ! ». Que dire si ce n’est que l’humour sporadique est à manier avec la précaution du sniper hivernal aux doigts gelés : ne serait-il pas fort dommage qu’un mauvais mot tue, tel un projectile sémantique perdu, un innocent dans la guerre civile du cynisme parisien involontaire en déplacement ?

 

9h45
Une douce langueur m’envahit que même le retard de la libraire censée apporter ma marchandise ne saurait ébrécher. Et puis la vente n’est pas mon exercice favori. La sieste par contre…

 

10h00
Toujours pas de libraire. Qui a dit que la patience ne pouvait être mise à mal ? Elle est bien bonne celle-là… C’est que j’ai des lecteurs à convaincre moi…

 

10h15

Les premiers hères s’éparpillent en désordre apparent me faisant philosopher sur la trajectoire du passant (ce n’est d’ailleurs pas nouveau, la preuve ici). Finalement, quel trop plein de vide passe par la tête d’un organisateur de salons lorsqu’il répartit les tables des exposants ? Pourquoi ne pas bénéficier des années d’expérience des rois suédois de l’achat d’impulsion, vendant plus de bougies aux parfums inutiles que d’étagères Billy à la fonctionnalité éprouvée par des générations de pseudo bricoleurs ? Pourquoi ne pas reproduire cette modélisation savante du parcours obligatoire, ce qui – en plus de satisfaire nos instincts de Jean-Claude Convenant – résoudrait l’équation habituelle et angoissante des opposants au choix, que je vois hésiter la mort dans les yeux lorsqu’un embranchement s’impose à leur sens… « merde, à droite ou à gauche ? ».

 

10h30
Les minutes d’angoisse s’égrènent martelant à l’envi notre cerveau de sentences définitives (tu es mauvais commercial, ton livre est nul, il fait beau les gens vont aller à la pêche). Notre résolution – encore fraîche d’il y a dix minutes – d’alpaguer le passant avec humeur positive et humour de circonstance se fracasse sur une réalité brutale et difficile à nier : le Saint-Ambroisien n’est pas plus matinal que le reste de la planète (et pourquoi le serait-il ?).

 

11h15
Les lieux qui nous accueillent commencent à sentir plus la friture en préparation – ce qui est rageant, car est-il bien utile de rappeler que ne rien vendre, ça creuse (quitte à faire un bide, autant que ce soit le notre) ? – que l’acheteur en goguette. Lorsque le piéton hasardeux stagne un peu plus que de raison devant le stand, je me prends à rêver et tente les techniques commerciales les plus audacieuses révisées la semaine précédente dans une biographie de Steve Jobs (biographie qui a tenté d’ailleurs plusieurs fois et sans succès de m’assassiner d’ennui).

Cela marche d’ailleurs et je vois le piéton fortement tenté par une sieste improvisée et verticale devant mon stand déserté. Toutes les excuses semblent acceptables pour ne pas être perturbées par les mots marketés qui trouvent miraculeusement la sortie de mon système respiratoire.

 

11h20
Discours du maire où je me rends compte que son élocution apparemment improvisée à mon encontre au petit déjeuner n’était qu’une habile révision devant un cobaye improvisé et consentant.

 

12h00

Qui a dit apéro ?

 

12h15
Après 3 verres du breuvage des dieux du coin, je me sens bien meilleur vendeur, quoique toujours bredouille.

Tiens, ça y est, une personne intéressée (serait-ce mon sex-appeal alcoolique qui l’a convaincue ?), elle reviendra – cette tête en l’air a oublié son chéquier à la maison. L’étourdi est décidément l’ennemi du commercial, en tout cas c’est une bonne excuse pour ne pas vexer d’avantage Calimero.

 

12h40
Le hurlement amplifié de l’organisatrice tentant de faire se sustenter les auteurs mal répartis entre les deux services me sort d’une somnolence faux jeton qui tente, sous couvert de veille nécessaire au rechargement de mes batteries vidées par le bitume précédemment avalé, de m’attirer dans les filets d’un sommeil trop long. Va pour le 2nd service, je n’ai jamais été le roi de l’ace de toute façon (filet trop haut, genoux trop bas).

De facto de corvée de surveillance de sac pendant le 1er service – mes voisines n’ayant  pu ignorer l’altruisme s’échappant de tous les pores de mon âme généreuse – je m’autorise une flânerie observatrice et détecte quelques caractéristiques du passant perdu dans les rayons à l’heure du déjeuner : tête basse, évitement du regard, pas de signe extérieur de richesse, tentatives habiles de masquer l’envie d’être ailleurs (mais on ne me la fait pas à moi).

Assailli de toute part par les métaphores marines, entre creux de vague et calme précédant la tempête, je poireaute avant mon service tel le touriste attendant le bus RATP un jour férié , tout en refusant les propositions pourtant sympathiques de Morphée et de ses sbires bailleurs, grands décrocheurs de mâchoires devant l’éternelle bouche n’arrivant plus à se clore.

Lorsque ma co-table commence à discourir sur la dureté de la chaise, je comprends que l’on a dépassé depuis quelques phrases le dernier stade de l’ennui.
La suite de ce passionnant feuilleton « La vie d’un salon comme si vous y étiez » dans quelques jours…

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8 réponses à “Inside Saint-Ambroix – Part I

  1. C’est si bien décrit et je me dis que si j’avais pu venir j’aurais été une très bonne cliente crois moi, mais j’espère tout de même que tu as un peu vendu avant la fin du salon ? Gros bisous, courage pour la suite !

  2. Sincèrement, j’aurais aimé lire ce billet d’humeur. Mais j’ai oublié mes lunettes à la maison (sûrement dans le même tiroir à excuses que le chéquier, l’angine du gosse, et le « je comprends pas ce qui m’arrive, je t’assure que c’est la première fois »).

  3. M’a l’air agréable cette ville du Sud. C’est bien dans le Sud ? Ah, oui, je relis ton billet et c’est dans le Gard. Près du pont ? …
    Bon là je m’égare et on n’est pas là pour faire du tourisme (quoique ….).
    Comme je suis très (non un peu) égocentriste, je me vois dans ta position d’écrivain. Un cauchemar pour moi.
    Oups, heureusement que je ne sais pas écrire – enfin, mettre des mots l’un après l’autre, qui ont un sens, et qui fassent rêver – ça non je ne sais pas faire.
    Donc, je suis heureuse d’être moi, anonyme, car faire de la promo, quelle galère !
    Tu mérites bien plusieurs bandeaux, rouge, vert, jaune, bleu …
    Et pour te faire connaitre, le buzz, le buzz, le buzz.
    Apparemment ça marche bien, bien mieux que de savoir écrire, conter, raconter, délirer …
    Bon, allez, j’attends la partie 2 puisque là tu nous promets que cela a eu une fin plus heureuse que ta matinée.
    Et puis, la satisfaction d’avoir quelques lectrices qui te suivent, n’est-ce pas déjà un début de gloire ?
    J’attends avec impatience de lire ta nouvelle 😉
    (j’ai fait de la place sur mon étagère …).

    • 🙂
      j’aurai les exemplaires supplémentaires ce vendredi pour la nouvelle, et si tu en veux une autre, je travaille sur un recueil de nouvelles pour mars environ.

      (merci pour le soutien)

  4. Passionnant récit d’un emploi du temps surchargé par les moments successifs et interminables de l’attente d’un je ne sais quoi, une étincelle de plaisir à l’état pur, la découverte de talents cachés, ou l’étonnement devant l’attention amicale d’un organisateur cherchant à forcer la sympathie, consistant à distribuer des coussins chatoyants pour les postérieurs inconfortablement posés sur des chaises rudimentaires ! Discussions autour d’un sujet brûlant : doit-on persévérer à noircir des pages ou bien doit-on se contenter de publier des pages vierges à l’écriture abstraite relevant de l’art indémodable d’exprimer le non-être (lol) et le vide sidéral des produits dont on ne peut que remarquer le retentissant buzz aux relents malodorants du paraître …A tout prendre, haro sur les livres, les romans, les recueils avant leur naufrage en mer d’oubli. La vague du succès emportera sans doute l’un de nous, mais serons-nous encore de ce monde en perdition ? Je crie haut et fort que je l’espère à plus d’un titre ! Ecrivains avec ou sans succès soumis aux aléas des courants contraires rejoignant les océans de la culture, je vous salue bien bas !
    Anne Stien, auteure

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