La trajectoire du passant

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Cet article aurait pu s’intituler « la position géostratégique du vendeur » ou même « à la poursuite d’un peu moins de solitude », mais non, c’est bien le passant qui détermine la potentialité d’une vente et non le marketing qui le piègerait, lui petit pion sur l’échiquier de la force commerciale qui m’habite en ce dimanche pluvieux et assez peu heureux.
En effet, chère lectrice, la vente d’un livre en espace culturel, c’est un peu comme une rencontre, une histoire d’amour en devenir entre vous – écrivain un brin pathétique, baignant dans votre gueule de bois mal assumée (alors que vous êtes écrivain, rappelez-vous, c’est un comble) – et des lecteurs potentiels. La potentialité ne vous frappe pas de prime abord soyons honnêtes – le coup de foudre littéraire, c’est comme une omelette réussie avec un seul œuf, ça n’existe pas –, il faut aller la chercher dans des lieux improbables et inviolés par la culture contemporaine. Oui c’est de cela que vous vous réclamez, car il faut bien se réclamer de quelque chose. Se positionner comme on dit en marketing. Ainsi, à l’instar du naufragé de la relation sentimentale cochant « blonde à forte poitrine » comme critère de recherche – faute de mieux – sur des sites de rencontre pour célibataire plus ou moins exigeant, vous vous découvrez (plus par défaut que par conviction) écrivain moderne. Objectivement, vous ne faites pas dans le terroir (le pâté et la campagne, c’est pas votre truc), ni dans le thriller (la vue du sang, très peu pour vous), ni dans le sentimental (pour cela, il faudrait avoir un cœur), ni dans rien d’autre à vrai dire. Donc ce sera écrivain moderne ou rien.
Une fois votre positionnement scientifiquement effectué, vous attendez. Sagement assis sur votre chaise à barreaux (sans doute pour éviter que vous ne vous échappiez), et au milieu du supermarché du livre, vous regardez les gens vous éviter soigneusement. Oui. Au début, le doute vous titille gentiment (« tiens, c’est amusant, c’est la 10ème personne qui passe sans me voir, non sans avoir sensiblement dévié de sa trajectoire initiale »), puis une fois quelques pièges volontairement laissé par vos soins par terre, vous constatez qu’ils préféreraient enjamber un platane plutôt que de se trouver à distance de politesse de votre tronche.

Il est donc temps de passer à l’attaque – vous dites-vous, car à part vous parler à vous-même ou construire une tour Eiffel en allumettes, vous n’avez pas des masses le choix (et compte-tenu du fait que vous avez oublié vos allumettes…). Vous vous refaites vos cours de « poursuites ». Car dans votre jeunesse, vous avez travaillé dans la contre-mesure (les trucs que les avions balancent pour éviter de se faire dégommer comme le premier connard venu par un missile sol-air vicieux). Vous vous rappelez que la pire des poursuites, c’est celle dite du chien. Car le chien est con (qu’on se le dise), et pour rattraper son maître, il va systématiquement lui courir après, indépendamment des vitesses relatives des protagonistes (faut dire que je doute qu’il connaisse le mot protagoniste). S’il était instruit – c’est-à-dire qu’au lieu de renifler des culs bêtement, il avait fait polytechniche (ouaf ouaf) – il tenterait une trajectoire d’interception en évaluant la vitesse et la direction que prend son maître pour aller, lui-même, renifler des culs. Mais non, il continue à courir en foutant de la bave partout. Dieu que je hais les chiens. Surtout ceux qui bavent (en gros, j’abhorre tous les chiens).

Eh bien, pour le passant, c’est à peu près similaire. Si vous vous contentez connement de le regarder passer et d’ouvrir la bouche alors qu’il est déjà en trajectoire « de sortie », c’est mort (aboyer en bavant de surcroît n’arrange rien).

Il faut donc « intercepter » le passant (c’est le mot clef, d’ailleurs je l’ai déjà répété quinze fois bordel, où est passée ma directrice littéraire et mon dictionnaire de cyno-nimes (ouaf ouaf)).

Ainsi, on préférera aller le « chercher », non sans avoir préalablement lever son cul d’auteur présumé, dans les rayons best sellers pour lui glisser une phrase secrète du genre « ne perdez pas votre temps avec les auteurs connus… ça fait bien longtemps qu’ils n’ont plus besoin d’écrire de bons livres ». Vous instillerez par ce stratagème digne des plus grands VRP en aspirateur le doute dans l’esprit du flâneur. Or le doute est votre allié. Le passant du dimanche n’a objectivement aucun intérêt (aussi bien culturel qu’économique) à vous découvrir, c’est donc « sur un malentendu » que vous pourrez éventuellement « scorer ». Voilà c’est cela, vous êtes le Jean-Claude Duss de la littérature.

Car c’est tout bête, et c’est même la base du social engineering, en zone de confort, les gens font naturellement confiance. Ainsi, si vous parlez gentiment à quelqu’un, il n’a aucune raison de vous répondre méchamment (synchronisation quand tu nous tiens), à part s’il travaille à la RATP. Finalement, on en revient à cette relation amoureuse dont je parlais tout en haut. Aller aborder un inconnu n’est pas difficile par nature, c’est en n’osant pas que l’on rend cette démarche complexe, voire insurmontable.

La formule gagnante devient donc : doute + gentillesse apparente.

Les plus perspicaces d’entre vous auront noté que c’est donc mieux qu’une relation amoureuse, puisque vous n’aurez même pas à acheter de bague.

Malgré tout, il arrive qu’un abruti vous dise que votre livre est cher. Vous lui donnez la lune et il vous parle quincaillerie. Dieu que je hais l’humanité. Alors vous convertissez. Vous préparez vos arguments : « mais enfin, c’est à peine deux places de ciné, c’est même pas une bouteille de pommard ». A ce moment-là, vous évitez de vous dire que ça rime avec connard. Alors quand quelqu’un vous dit qu’il n’a pas lu les cinq derniers livres qu’il a achetés, vous enjolivez : « c’est parfait, car mon livre, c’est comme le vin, mettez-le à la cave et dans 5 ans il sera encore meilleur. C’est un bon livre de garde ». Et enfin, quand une mamie vous dit qu’elle n’est pas une grande lectrice, vous flanchez et vous avouez que vous-même n’êtes pas un grand écrivain, que vous étiez donc faits pour vous rencontrer.

Bon, quelques petits trucs utiles tout de même avant de nous quitter :

  • bien reconnaître les visages, dire deux fois « bonjour » est une déclaration de guerre avec l’être insignifiant en quête de chaleur dominicale
  • ne pas passer trop de temps sur chaque personne – ça fait mort de faim, et ce n’est jamais lui qui doit se demander comment se débarrasser de vous, mais l’inverse – il faut guetter l’homme (ou plutôt la femme d’ailleurs, plus grande lectrice et qui gère souvent le blé) esseulé et vaguement pressé
  • repérer les gens qui s’éternisent. Au-delà de 30 minutes dans le magasin, c’est manifestement un désœuvré, une proie facile donc
  • s’aider de son environnement. Si une personne semble s’intéresser à « 100 coloriages anti-stress », approchez vous discrètement et glissez « le coloriage c’est dépassé, j’ai bien mieux contre le stress » (évitez quand même de prendre un air pervers en disant ça).
  • parler aux enfants. Leur pouvoir de manipulation est immense, sans limite même. Si vous arrivez à leur faire croire que votre livre vaut bien un Pokemon, les parents préfèreront abdiquer que d’essayer de discuter le bout de gras avec leur rejeton (on appelle ça une vente par rebond – et Dieu sait que je m’y connais en rebond).

Une fois toutes ces astuces appliquées à la lettre, et malgré le peuple désertant les lieux pourtant encore frémissant des derniers lecteurs fuyant votre technique sans faille, il vous restera la possibilité de prendre un peu de plaisir, en dénigrant les auteurs que vous n’aimez pas, et en vantant ceux que vous appréciez. Evidemment, c’est un peu mesquin. Mais, vers la fin, vous craquez en fait, vous n’en pouvez plus. Quand chaque Musso invendu par votre faute est une petite victoire, vous comprenez la misère dans laquelle votre ennui vous a poussé. Vous devenez le saboteur du Cultura, le Carlos de la littérature. Alors vous vous reprenez, vous faites une promo d’enfer à un bouquin que vous adorez (« Sulak » en l’occurrence). En redirigeant le flux de Levy vers Jaenada, vous vous prenez pour le robin des bois du grand format.

Bon boulot, vous avez vendu deux Jaenada.

Mouais. Reste plus qu’à vendre le votre.

Bordel… j’y suis encore demain à ce train-là. C’est pas une vie écrivain sans succès…

 

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12 réponses à “La trajectoire du passant

  1. Bravo ! Je suis devenue écrivain pour ne pas avoir à attirer le chaland lorsque pole Emploi veut à tout prix me proposer le super job de tête de gondole au super marché (j’ai fait ça une fois c’était il y a fort longtemps et me suis jurée qu’on ne m’y reprendrait plus,) et paf j’apprends que pour payer sa note de gaz il ne suffit pas de se casser le cul à écrire, trouver un éditeur, mais qu’en plus il faut savoir se vendre et bé merde alors ! Je crois bien que je vais faire le trottoir, ça doit mieux rapporter…

  2. Un jour il a été décrété que c’était la journée des poètes et des jardins dans ma commune. Des voitures à chevaux transportaient tout à fait gracieusement les visiteurs d’un jardin à l’autre, où nous les poètes, les attendions. Devant l’escalade périlleuse de l’échelle des voitures en question, je décidai de me rabattre vers le jardin le plus accessible à pied, surtout que je me remettais tout juste d’une récente fracture. Me voilà donc, avec mes poèmes, plantée désespérément seule, dans un immense parc. Je m’avançai vers les promeneurs, leur proposant en l’occasion de cette journée de leur lire quelques poème s: les fainéants, les derniers de la classe, les recalés au Certificat d’Etude me jetèrent un regard assassin. Allais-je les obliger à subir ce qu’ils avaient si astucieusement évité pendant toute leur scolarité. Ils étaient prêts me sembla-t-il de hurler à l’aide , à l’injustice, à l’atteinte à leur liberté de crétiniser en paix. Heureusement, je fus accueillie avec joie par les amoureux des belles lettres qui insistèrent même pour prendre mon nom et mes coordonnées ainsi que le titre de mon ouvrage ( les ventes n’étaient pas autorisées ce jour-là). Donc, pour vendre notre marchandise, écrivains, poètes, n’hésitons d’en faire goûter des échantillons au chaland de passage… afin de l’aguicher tout simplement, de crainte qu’ils ne croient que Verlaine était à leur portée et qu’ils ne l’ont pas reconnu.

  3. Ah ben oui… d’un côté le monde de la création… de l’autre celui de la finance….. D’un côté la solitude vitale pour créer.. de l’autre, le public, au sens large…..Incompatibles.. et pourtant 😉

  4. Et bien mon amie ! quelle aventure ! la région est bien belle mais la technique de vente ne sert à rien si les personnes ne viennent que pour bader et non acheter lol ! Mais bravo, j’adore te lire !

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