Vie et mort d’un éditeur – Kirographaires

Suite de l’article :

https://jeanfabienauteur.wordpress.com/2012/09/17/je-ne-serai-jamais-un-super-heros-de-lecriture/

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kiro

Kirographaires, mort ce 23 avril au tribunal de commerce d’Aix en Provence (liquidation judiciaire confirmée par l’étude de Maître Rafoni, mandaté lors du redressement de la société) ne nous aura pas fait rêver comme on dit chez les commentateurs sportifs. Dire que le soulagement se mêle à la tristesse serait assez juste lorsque l’on sait la souffrance que ses quelques 650 auteurs ont pu partager pendant les quelques années d’existence de cette maison au concept fumeux (*).

 

Le concept

Bon puisque l’on parle du concept, allons-y gaiement dans le concept. Dans le fabuleux monde de l’édition (fabuleux par son côté hermétique et mystérieux, pas parce qu’on y croise des fées clochette), il y a d’un côté les vrais éditeurs à compte d’éditeur, et puis les éditeurs à compte d’auteur (cf. https://jeanfabienauteur.wordpress.com/2012/03/10/le-monde-de-ledition-2-compte-dediteur-dauteur-je-comprends-rien/ ). Il y a aussi les éditeurs un peu mixte où l’éditeur et l’auteur partagent les coûts, ou alors les éditeurs qui ne payent les droits d’auteur qu’à partir d’un certain nombre de ventes, les auteurs n’ayant pas à se prostituer pour être édités (ce qui n’est pas forcément désagréable, mais là n’est pas le propos).

Kirographaires avait, en quelque sorte, imaginé une quatrième voie. L’idée – simple – était de financer le livre par un système de précommandes. Quésako ? Vous avez des amis ? Vous écrivez ? Vous avez envie de vous fâcher avec vos amis ? Euh… pardon… vous avez envie qu’ils lisent votre bouse ? Kirographaires était fait pour vous. Si vous avez du talent, ça marche aussi ceci dit, mais la condition n’était même pas nécessaire. Une fois le contrat en poche, il vous suffisait de fournir une liste de noms (40 au minimum m’avait-on dit), et c’était parti pour le harcèlement de vos amis (« vous allez l’acheter ce putain de bouquin ??? »). J’ai personnellement dû changer d’amis depuis (ce qui ne m’a pas fait trop mal pour certains d’entre eux), car une fois la pré-commande payée, il fallait souvent attendre 6 mois voire plus avant de voir arriver le livre.

Le principe affiché était de donner leur chance aux auteurs pour lesquels les portes de l’édition restent définitivement closes malgré leur grand talent littéraire, sans leur faire sortir d’argent. Car, c’est bien connu, les éditeurs ne lisent pas les manuscrits qu’ils reçoivent (aheum). Ils ont même un système très au point qui leur permette d’envoyer directement les manuscrits à la poubelle sans même les faire lire par des stagiaires. Trop forts ces éditeurs.

 

La réalité

En réalité, l’idée était bien de surfer sur la frustration des auteurs non publiés (la frustration fait souvent de jolies vagues) et de jouer sur le réseau des gens pour faire une gigantesque pyramide de Ponzi, les nouveaux entrants finançant les anciens par le système ô combien intéressant pour la trésorerie de pré-commandes. En effet, le PDG avait dû prendre des cours de compta (lors de ses séjours présumés en prison) et être sensibilisé très jeune au concept de Besoin en Fonds de roulement, puisque l’argent rentrait avant les dépenses inhérentes à la création du livre, les amis des auteurs Kiro étant alléchés par le fait de lire « le livre de tonton » (oui, oui, celui qui mixe à Ibiza et roule en Fuego).

Ce système aurait presque pu fonctionner si la maison n’avait pas accepté n’importe quoi (Bob Tazar, un des auteurs avait notamment envoyé un manuscrit bidon, assemblage de bric et de broc, mélange de copier/coller absurdes de textes anciens, qui… avait été accepté par la célèbre coordinatrice éditoriale !). Avec seulement quelques employés, il devait difficile de gérer tous les auteurs – qui allaient jusqu’à appeler leur éditeur pour savoir où en était la promotion de leur livre (pour qui se prennent-ils ?). A la fin, ils ne se fatiguaient même plus à faire de la promotion et laissaient les auteurs à l’abandon faire tout le travail.

Ajoutez à cela un turn-over digne d’un Centre de Relation Client d’un opérateur mobile, et imaginez le cocktail – mieux qu’un B52. Combien de fois les auteurs se voyaient poser les mêmes questions, se voyait balader entre les services, se voyaient refuser le moindre service presse ? Les rumeurs les plus folles coururent assez vite sur Kirographaires : imprimeurs pas payés, PDG véreux, couverture pour une entreprise mafieuse, j’en passe et des plus glauques. Cependant, le constat était toujours le même : retards, incompétences, absence de réponses aux sollicitations, etc., etc., mais surtout mépris affiché de l’auteur (« si vous étiez talentueux, vous ne seriez pas chez nous ! »).

Nombre d’auteurs, comprenant que le bateau coulait, se sont enfuis ces derniers mois, Kirographaires fournissant même une procédure de rupture de contrat (comme quoi, il leur arrivait de travailler parfois, cette bande de Kiro-flancs) !

Ces mêmes auteurs s’étaient regroupés dans divers groupes de discussion sur Facebook notamment, afin de partager l’information, Kirographaires jouant beaucoup de la dissymétrie de cette même information dans sa communication avec ses auteurs.

 

¼ d’heure avant sa mort, il vivait encore !

La frustration fait aujourd’hui place à la colère chez nombre d’auteurs qui s’étaient vus proposés, jusqu’à quelques jours avant la mort pourtant annoncée, d’acheter 150 exemplaires de leur propre livre pour… accélérer le processus d’édition ! Où est parti l’argent de ceux ayant été assez naïfs pour accepter ce chantage ?

Voici maintenant 650 auteurs libérés dans la nature, récupérant leur droit, avec un sentiment amer et une volonté probablement brisée pour certains d’entre eux.

Il paraît que quand quelque chose rate, ce qui reste s’appelle l’expérience.

Je ne me suis jamais senti aussi expérimenté qu’aujourd’hui.

 

Kirographaires, RIP

2009-2013

 

——

 

(*) ceux qui ont déjà eu les représentants de cette maison par mail et au téléphone savent qu’ils ne fumaient pas que des menthol a priori…

 

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20 réponses à “Vie et mort d’un éditeur – Kirographaires

  1. Ouahou ! J’ai un livre collector à la maison.
    Et plutôt deux fois qu’une !
    Vite une alarme anti-effraction s’impose 😉

  2. Merci Jean-Fabien pour ce qui résume bien le fonctionnement de cet ex-maison d’éditions. Pour ma part, je n’ai rien acheté, aucun livre. Ils sont rares parmi mes contacts à avoir pré-commandé le livre. En conclusion, puisque l’éditeur m’a livré 10 exemplaires gratuits, j’ai pu honorer les pré-commandes. Mais les commandes après la sortie du livre ?! J’en connais un qui l’a reçu, une autre qui n’a pas reçu le livre. Dur constat. Et le prix du livre + frais de port: n’en parlons pas! Tristesse, oui, mais soulagement aussi de pouvoir récupérer les droits sur son propre texte!
    Bien cordialement. Et bonne continuation.

  3. Compter sur ses amis pour acheter son bouquin ? C’est effectivement un pari risqué. Il faudrait déjà qu’ils prennent le temps de lire les ouvrages offerts… 😉

    Mon frère a écrit un roman (que j’ai beaucoup apprécié), je l’ai donc offert à certains de mes amis, je ne sais même pas si un seul a pris le temps de le lire (à coté de cela, des milliers d’inconnus l’ont lu, heureusement).

  4. L’avantage tout de même, si l’on peut dire et pour regarder les choses avec un peu d’optimisme, c’est qu’il y a donc, dans le lot, sans doute des auteurs doués dans la nature et plus emprisonnés dans ce système absurde.
    (Ceci dit, d’autres pseudo-éditeurs proposent exactement la même formule notamment sur Facebook…)

  5. Pingback: Les aventures intimes de Nathalie | La Bauge littéraire·

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