Les experts à Londres

Ça a commencé discrètement à la cafet’ pour le petit noir matinal (sans lait, avec un demi-sucre, à la cuillère pas au shaker).

 

C’est Caroline (1), je crois, qui a dit : « Ouais… on est à 16 ».

 

Et tout le monde a opiné du chef d’un air concentré, pour indiquer qu’eux aussi « savaient ».

 

16 ?

 

Au début, j’ai cru qu’ils parlaient de notre repas d’équipe du mois d’août, ce qui me paraissait constituer une assemblée honnête tout de même (la moitié du service est en vacances, et l’autre semble scotchée à la machine à café). J’ai rien osé dire, j’étais à peine réveillé (je suis déjà pas bien brillant dans la discussion même à 100% de mes moyens, inutile de prendre des risques).

 

Quand on est monté à 17 au thé de 17h (oui, à chaque heure son cérémonial, on est en août quand même), j’ai cru qu’il s’agissait d’une nouvelle façon de dire l’heure, à l’instar des militaires qui n’ont rien trouvé de plus intelligent que de dire 11 cent pour onze heures (ceci dit, ils n’en sont pas à leur première connerie).

 

Et puis quand ils se sont tous donné rendez-vous au café d’en bas pour voir la finale de « Teddy », j’ai compris que j’avais changé d’univers : j’étais dans la 4ème dimension. Si j’avais croisé à cet instant un homme en double avec un menton dupliqué lui aussi et un nom russe, cela ne m’aurait même pas étonné.

 

J’ai donc interrogé le premier abruti venu (il ne pouvait s’agir que d’Antony (2)), et là j’ai compris.

 

Il fallait se rendre à l’évidence : mes collègues étaient accrocs aux Jeux Olympiques.

 

Tous les 4 ans, alors qu’ils sont aussi sportifs, en temps normal (c’est-à-dire les 3 ans et 11 mois d’après), qu’une limace grabataire, Caroline, Yannick, Thomas, Pascal, Antony et les autres deviennent des experts de l’omnium, des papes de l’O-soto-gari, des amateurs du dunk agressif, des aficionados du revers lifté.

 

L’or les exalte, l’argent les fascine, le bronze les déçoit. Ce ne sont plus des collègues, ce sont des pom pom girls (les pépins en moins).

 

Certaines personnes sont fascinées par les classements. Moi, j’avoue que cela me fait à peu près le même effet qu’une tranche de jambon avariée sur un musulman. Je suis manifestement un cas isolé.

Pas étonnant qu’on ait droit aux marronniers tous les étés sur les meilleurs hôpitaux (on sait jamais, si je chope un neuro-palu, ce serait bien de savoir où j’ai le moins de chance de mourir), les meilleurs lycées (au cas où l’envie me prendrait de passer le bac un jour), les villes les plus chères (au cas où l’envie prendrait au hasard de me faire gagner à l’euromillions (si le hasard arrive en plus à me faire jouer, je change de religion)), et les villes où l’on achète le plus de préservatifs en été (l’application pratique de cette information est assez claire).

 

J’avoue avoir une certaine gêne à les voir se gargariser d’être devant l’Azerbaïdjan, ou derrière la Chine au classement des médailles (et à l’indice de développement humain de l’ONU, on est aussi derrière ?).

 

Faut dire que l’Azerbaïdjan et la Chine ont trouvé une astuce sympa pour motiver leurs athlètes (même si ce n’est pas le même esprit). Ainsi, l’Azerbaïdjan offre 600 000 euros (3) par médaille d’or (quand nous, pauvres rats que nous sommes, en offrons 50 000), tandis que la Chine fusille les perdants. Chacun son truc. Sur l’échelle de l’efficacité, on ne pourra que s’incliner devant la méthode chinoise qui les place quelques barreaux au-dessus de nous.

 

Petite info passionnante, depuis le début de cet article, nous avons franchi les 18…

 

Bon allez, je suis à plat moi, je vais aller me prendre un café (qui est sur la liste des produits dopants, paraît-il… ça tombe bien, j’étais moyen motivé pour aller me taper un marathon).

 

Hé merde, ils sont tous là. Devinez de quoi ils parlent ?

 

–          T’as vu Lemaître ? Ce mec est trop gringalet, mais il va super vite !

–          C’est sûr, il vole même, ne dit-on pas d’ailleurs « le maître décole » ? osé-je, de manière impertinente.

 

Et là : le vide dans leurs yeux.

Le flop.

J’ai comme une envie d’être au fin fond de la galaxie (juste à côté de la planète Tatooine), ou aspiré par un trou noir.

 

On ne plaisante pas avec les jeux Olympiques.

 

 

——

 

(1) les prénoms ont été modifiés par respect pour leurs familles qui pensent sincèrement qu’au boulot, on se Défonse (ha ha), en courant entre deux réunions, le dossier qui dépasse sous le bras qui sue. Hé ben en fait non, au travail (comme ailleurs), ça glande velu.

(2) lui, j’ai pas changé son prénom.

(3) remarque, je suis pas sûr qu’ils prennent de gros risques

 

 

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2 réponses à “Les experts à Londres

  1. les classements, c’est le prêt à penser tranquille comme les stats. Plus besoin de réfléchir pour choisir son livre, son film, il suffit de prendre celui qui a les meilleurs critiques, les meilleures ventes. Ne prenons aucun risque. Allons voir la même expo, la même pièce que tout le monde. Mon temps est si précieux. Je ne peux pas me permettre l’échec. Rassurons-nous à coup de statistiques, classements et autres sondages tellement symptomatiques de notre époque de winners, formaté à la culture de l’efficacité.

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